CRITIQUE Grave

Grave

Critique du Film

Au Festival de Cannes 2016, traversant toutes les sélections, de l'Officielle à la Semaine de la Critique, en passant par Un Certain Regard ou la Quinzaine des Réalisateurs, une thématique principale s'est imposée: le cannibalisme. Des mannequins de The Neon Demon de Nicolas Winding Refn aux étudiants vétérinaires de Grave, sans omettre les prolos de Ma Loute ou les protagonistes de The Strangers, l'anthropophagie se trouvait partout. Cette obsession cinématographique révélait la gravité d'une maladie dont est atteinte notre société, le fait de s'autodévorer tel Cronos dans un festin complaisant et peu ragoûtant. La société n'avance plus, elle se nourrit d'elle-même, de ses propres idées, de ses propres enfants, d'un avenir qui ressemble un peu trop à son passé. La situation est grave. C'est justement le titre du premier film de Julia Ducournau, sensation à la Semaine de la Critique, Grand Prix au Festival de Gérardmer. récompensé au PIFFF et au Festival du Film Fantastique de Strasbourg.

Le cannibalisme est un symptôme d'une société qui va très mal. Justine, issue d'une famille végétarienne, entreprend des études dans une école vétérinaire à Maisons-Alfort. Par l'expérience du bizutage, elle sera amenée à ingurgiter un rein de lapin. De végétarienne, elle se découvrira par ce biais antispéciste et cannibale, ne faisant plus la moindre différence entre la chair animale et la chair humaine.  Elle découvrira que sa soeur, étudiante dans la même école, l'a précédée sur ce chemin sinueux et a même franchi le pas de tuer ceux qu'elle se croit contrainte de dévorer.

Grave révèle donc une cinéaste à la fois abstraite et concrète, réfléchie et sauvage, mystérieuse et rebelle, dont le sens inné de l'atmosphère rend pour le moins curieux et impatient de voir la suite de son oeuvre.

L'imaginaire mis à contribution dans Grave détonne dans le cinéma français, où le cinéma de genre est souvent méprisé. L'apparition de Grave est d'autant plus fracassante qu'elle vient du cerveau d'une ex-étudiante de la Fémis qui a décidé de ne rien renier de son amour du cinéma de genre. Il apparaît évident que bien que Julia Ducournau provienne de la section scénario de la Fémis, son cinéma organique et provocateur n'a strictement rien à voir avec celui de ses consoeurs Léa Fehner, Céline Sciamma, Katell Quillévéré ou Rebecca Zlotowski. Il se rapproche bien davantage de celui d'une Claire Denis (Trouble Everyday) ou d'une Marina de Van (Dans ma peau), un cinéma brut de décoffrage, troublant et remuant, mal coiffé et insolent. Celui de femmes qui ont décidé d'interroger la psychologie féminine, en quête de fantasmes inacceptables. Au-delà de ces exemples, Julia Ducournau invoque l'influence d'un David Cronenberg, quasiment le seul à avoir montré l'aspect organique de l'être humain dans sa vérité la moins séductrice. Ajoutons à cela une formation cinématographique très libre et précoce: tout le monde n'a pas vu, comme Julia Ducournau, Massacre à la tronçonneuse de Tobe Hooper à six ans et Psychose d'Hitchcock à  sept. Ceci explique peut-être le mélange des genres et la spontanéité de son cinéma.

Car Grave mélange allégrement les genres, en alternant des scènes gore peu aimables et de la pure comédie. Pour Justine, les infortunes de la vertu ne ressemblent pas à une fiction du Marquis de Sade. Elles relèvent davantage du calvaire de l'adolescence où les jeunes éprouvent des difficultés à admetre leur corps et celui des autres. Epilation douloureuse, masturbation frénétique, vomissements intempestifs, tout y passe dans Grave. On ressent même au début l'impression trompeuse de voir un téléfilm de M6, un énième teen movie sur les tourments de l'adolescence, jusqu'à ce qu'un doigt coupé fasse son apparition et qu'il soit ingurgité sans le moindre remords par l’héroïne. Justine, parfaite Girl Next Door (surprenante Garance Marillier), représente le vecteur idéal pour conduire le spectateur au-dessus de l'abîme de la monstruosité. A partir de là, à ses risques et périls, iil assistera à une fascinante régression vers l'état animal qui a peu d'équivalents dans le cinéma français contemporain. Grave révèle donc une cinéaste à la fois abstraite et concrète, réfléchie et sauvage, mystérieuse et rebelle, dont le sens inné de l'atmosphère rend pour le moins curieux et impatient de voir la suite de son oeuvre.

Note : Un très bon moment en perspective. Verdict : Un très bon moment en perspective.

David Speranski

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