CRITIQUE : David Lynch: The Art Life (David Lynch : The Art Life)


David Lynch: The Art Life

Critique du Film

David Lynch est une énigme et ses films sont des mystères. Le cinéphile attend de voir un jour que le voile soit définitivement levé sur la personne qui est peut-être le plus grand cinéaste contemporain vivant depuis la mort de Stanley Kubrick et d’Ingmar Bergman, par le biais d’une biographie définitive, sans doute utopique. Les fameux et passionnants entretiens avec Chris Rodley, Lynch par Lynch, avaient déjà levé un coin du voile. David Lynch : The Art Life revient encore plus en détail sur l’enfance, l’adolescence et la période de formation de David Lynch, en livrant un passionnant témoignage sur la création et le fait de devenir un artiste. Ce documentaire transcende ainsi toutes les limites du genre en nous plongeant directement dans la tête de David Lynch, pour paraphraser le titre du premier film de Spike Jonze. Cette plongée unique dans l’univers créatif de celui qui a réalisé avec Mulholland Drive, l’œuvre considérée de manière quasi-unanime comme le plus beau film du XXIème siècle à ce jour, est certainement le meilleur film de ce début d’année.

David Lynch, on le sait, est particulièrement réticent à se livrer en interview. Bien qu’étant toujours affable et très bien élevé, il répugne à donner des interprétations sur ses films, considérant que le sens de ses œuvres est à jamais ouvert. Jon Nguyen, Olivia Neergaard-Holm et Rick Barnes, les réalisateurs de David Lynch : The Art Life, ont donc dû recourir à des trésors de patience pour l’inciter à se livrer. Dans ce film, Lynch se livre donc comme jamais, en racontant sa vie, de ses souvenirs d’enfance jusqu’à la fin du tournage d’Eraserhead. Pourtant The Art Life n’est pas un simple documentaire. Il est construit de manière assez subtile en un savant chassé-croisé entre l’image et le son, à la manière des plus beaux films de David Lynch.

David Lynch : The Art Life nous raconte un processus, ce qui rend le film indispensable et passionnant : comment un gamin d’une banlieue américaine est devenu un grand artiste, montrant ainsi que rien n’est vraiment impossible à condition de travailler sans relâche et de ne jamais lâcher sur ses objectifs.

D’un côté, l’image : David Lynch dans son atelier d’artiste sur une des collines de Los Angeles, travaillant, peignant, dessinant, sculptant, sans relâche du matin au soir, à peine distrait par la présence de la plus jeune de ses filles, Lula, 3-4 ans, gambadant autour de lui ; des images d’archives sur sa famille, lui jeune et de ses créations graphiques (tableaux, photos, œuvres plastiques). De l’autre, le son : la musique de David Lynch (car il est également musicien et a sorti des disques oscillant entre le rock industriel et la musique électronique) et surtout sa voix inimitable, élégamment traînante, qui raconte sa vie avec un talent de conteur-né. Cette diction, volontairement lente et très précise, contribue à ce que nous soyons immergés dans l’univers de David Lynch, comme si cette voix ne s’adressait qu’à nous. Cette image et cette voix suivront des chemins parallèles, s’enrichissant mutuellement mais ne se rencontrant jamais sauf à la fin. Jusque-là, on ne verra pas Lynch dire un mot à la caméra lors de ses séances de travail ; jusque-là on n’apercevra pas non plus des images de Lynch interviewé par les réalisateurs du film (les questions de ces derniers ont été supprimées du montage sonore, contribuant encore plus à cette impression que Lynch dialogue avec notre propre cerveau, en remontant le fil de sa mémoire). Cette construction inhabituelle fait de David Lynch : The Art Life une œuvre exceptionnelle qui nous convie à entrer dans l’inconscient d’un des plus grands créateurs de notre époque. Il n’y aura pas dans ce film d’images de ses propres œuvres cinématographiques, hormis quelques clichés du tournage d’Eraserhead. Ce n’était en effet pas nécessaire, tant les fans de Lynch connaissent par cœur les moindres recoins de son œuvre.

Lynch égrène ses souvenirs, de manière toujours passionnante, car ce qu’il ne dit pas est aussi passionnant que ce qu’il dit. Ce « James Stewart de la planète Mars », selon l’expression bien trouvée de Mel Brooks, le producteur d’Elephant Man, nous parle ainsi de son enfance parfaitement heureuse, sans nous parler d’une quelconque rivalité avec son frère ou sa sœur, ou sans mentionner le moindre conflit avec ses parents. Il n’évoque pas non plus l’étonnante ressemblance qu’il partage avec sa mère. Celle-ci a eu une influence énorme sur son destin, en lui interdisant les cahiers de coloriage, contrairement à ses autres enfants, afin de ne pas brimer son imaginaire, car elle avait sans doute pressenti des prédispositions artistiques hors norme. Son père n’est d’ailleurs pas en reste car il a également su lui montrer la réalité cachée derrière l’écorce des arbres. De manière inexplicable, Lynch nous confie que tout était là, dans le périmètre de quelques maisons, toute son œuvre. Il suffisait d’observer et de savoir regarder. Ce n’était pas nécessaire d’aller plus loin.

Car David Lynch : The Art Life nous raconte un processus, ce qui rend le film indispensable et passionnant : comment un gamin d’une banlieue américaine est devenu un grand artiste, montrant ainsi que rien n’est vraiment impossible à condition de travailler sans relâche et de ne jamais lâcher sur ses objectifs. Le film effectue une comparaison entre le passé et le présent, en mettant en parallèle des images de Lynch au travail dans son atelier et la narration de son parcours. On retiendra entre autres, après son enfance idyllique, les tourments de son adolescence où il a eu de mauvaises fréquentations qu’il ne détaillera pas, l’obligeant à compartimenter strictement sa vie en trois dimensions qui ne s’interpénètrent pas : sa vie avec sa famille, son travail d’artiste et ses « liaisons dangereuses ». De là viennent sans doute les événements dramatiques de son œuvre, en particulier ceux de Blue Velvet, Twin Peaks ou Lost Highway. Comme Flaubert, David Lynch pourrait affirmer sans mentir, « Laura Palmer, c’est moi ». On retrouvera dans ce film la fameuse anecdote de la femme nue ensanglantée croisée au coin d’une rue, quand il était gamin ; qui a inspiré une séquence inoubliable de Blue Velvet et a sans doute déclenché l’éveil de David Lynch à la sexualité.

Si ce film est si important et qu’il dépasse le cas pourtant immense de Lynch lui-même, c’est qu’il nous interroge sur notre propre vie et trouvera des échos dans l’existence de tout spectateur. Lynch raconte que ses parents étaient venus le voir pour lui demander d’abandonner le tournage d’Eraserhead pour se consacrer à des activités plus rémunératrices. S’il avait cédé, il ne serait pas devenu le David Lynch que nous connaissons. Il aurait renoncé à tout ce qui était le plus important pour lui, à The Art Life, expression quasiment intraduisible, la vie-art, la vie conçue en tant qu’art, la vie-artiste ou plus simplement l’art comme principe de vie. A partir du moment où l’art sous toutes ses formes a croisé le chemin de David Lynch, il a décidé de lui dédier sa vie. Rien n’est plus important, c’est pour cela que ce film est essentiel.

Verdict Note : Exceptionnel ! Exceptionnel !

Informations

Détails du Film David Lynch: The Art Life (David Lynch : The Art Life)
Origine Etats Unis Signalétique Tous Publics
Catégorie Film Genre Indisponible
Version Cinéma Durée 90 '
Sortie 15/02/2017 Reprise -
Réalisateur Jon Nguyen - Rick Barnes - Olivia Neergaard-Holm Compositeur David Lynch
Casting David Lynch
Synopsis Le film documentaire David Lynch: The Art Life est un portrait inédit de l’un des cinéastes les plus énigmatiques de sa génération. De son enfance idyllique dans une petite ville d’Amérique aux rues sombres de Philadelphie, David Lynch nous entraîne dans un voyage intime rythmé par le récit hypnotique qu’il fait de ses jeunes années. En associant les œuvres plastiques et musicales de David Lynch à ses expériences marquantes, le film lève le voile sur les zones inexplorées d’un univers de création totale.

Par David Speranski