CRITIQUE Le Secret de la chambre noire

Le Secret de la chambre noire

Critique du Film

Derrière ce beau titre évoquant un croisement entre les romans de Gaston Leroux (Le Parfum de la dame en noir, Le Mystère de la chambre jaune) et Le Secret derrière la porte de Fritz Lang, se cache le premier film français de Kiyoshi Kurosawa. Celui qui est peut-être devenu le cinéaste japonais le plus important actuellement (avec Takeshi Kitano) a pour la première fois tourné en France, du côté de Gennevilliers. Certaines greffes de cinéastes exilés plus ou moins provisoirement de leur pays réussissent plus ou moins bien (très réussie pour Elle de Verhoeven, un peu moins pour Le Passé de Farhadi ou Le Voyage du ballon rouge de Hou Hsiao Hsien). Qu’en est-il pour Kiyoshi Kurosawa ?

Dans Le Secret de la chambre noire, Kurosawa nous conte l’histoire de Stéphane, ancien photographe de mode, qui vit seul avec sa fille qu’il retient en quelque sorte prisonnière dans leur propriété de banlieue. Il pratique exclusivement la technique du daguerréotype qui nécessite des temps de poses interminables. Chaque jour, sa fille devient son modèle pour de longues séances de pose devant l’objectif. Quand Jean, un nouvel assistant novice, pénètre dans cet univers, il réalise peu à peu qu’il va devoir sauver Marie de cette emprise toxique.

Comme dans Shokuzai ou Vers l’autre rive, Le Secret de la chambre noire montre comment les morts finissent par s’emparer des vivants en contaminant leur esprit.

Pour tous ceux qui connaissent l’œuvre de Kurosawa, en dépit du dépaysement, le cinéaste a vite retrouvé ses marques et imposé son univers hanté par la mort et les fantômes. Le Secret de la chambre noire commence ainsi comme un conte : un père photographe ne cesse de prendre en photo sa fille pour ressusciter le souvenir de son épouse défunte à laquelle sa fille ressemble étrangement. La dimension presque ouvertement incestueuse rappelle Peau d’âne tandis que le fait que l’œuvre naisse en dévitalisant progressivement Marie, la fille du photographe, est clairement une citation du Portrait ovale d’Edgar Poe, déjà mentionné dans Vivre sa vie de Jean-Luc Godard. Kurosawa investit également l’univers gothique à travers la thématique de la demeure hantée. Paradoxalement, le dénuement relatif dans laquelle se trouve la grande bâtisse gennevilloise sert particulièrement son propos, contrairement à celle de Crimson Peak de Guillermo Del Toro qui croule sous les effets spéciaux.

Il existe ici certainement une démarche, voire une morale, de cinéaste à préférer un artisanat modeste, utilisant des trucages mécaniques plutôt que digitaux. On peut voir dans le personnage de Stéphane, le photographe n’utilisant que la technique du daguerréotype, une projection de Kurosawa lui-même qui se considère comme un artiste décalé dans le monde numérique d’aujourd’hui. Le Secret de la chambre noire repose ainsi entièrement sur la science des effets de Kurosawa, son art des silences, des décadrages et de la profondeur de champ. Contrairement à Olivier Assayas qui ne parvenait pas à faire frissonner totalement avec des fantômes dans une partie de Personal Shopper (hommage direct à Kurosawa), il suffit au cinéaste japonais de montrer une lampe qui se balance dans le vide pour nous coller le grand frisson. Pour cela, Kurosawa n’a pas besoin de grandes démonstrations pyrotechniques : des portes qui s’ouvrent, des ombres dans un coin, un corps de fantôme qui finit par recouvrir totalement l’objectif de manière floue (le plus beau plan du film, assez inoubliable). Aidé par la remarquable musique de Grégoire Hetzel, suffisante presque à elle seule pour nous plonger dans une transe atmosphérique, Kurosawa recourt ainsi à une économie minimale de moyens pour en obtenir le maximum d’effets. Il suffira ainsi d’un seul raccord très brutal pour découvrir la folie inéluctable d’un personnage.

« La mort est une illusion » dira une dame âgée qui se fera photographier par Stéphane. Kurosawa organise ainsi une étrange cérémonie des spectres où l’on ne sait plus qui est mort ou vivant ou en passe de l’être. L’auteur de Cure et de Kairo n’a pas son pareil pour nous faire douter de l’humanité vacillante d’un être. De manière très japonaise, y compris dans les mimiques et la gestuelle, Olivier Gourmet et Tahar Rahim incarnent ces hommes au bord du gouffre qui hésitent à basculer dans le néant, tandis que la poupée pâle aux airs enfantins jouée par la remarquable Constance Rousseau nous trouble profondément en se jouant des frontières de la vie et de la mort. Comme dans Shokuzai ou Vers l’autre rive, Le Secret de la chambre noire montre comment les morts finissent par s’emparer des vivants en contaminant leur esprit. Kurosawa témoigne ainsi de l’emprise des morts qui parviennent à peser sur les actes des vivants et à les entraîner de l’autre côté de la frontière. S’inspirant de Vertigo d’Hitchcock, l’une des principales matrices du cinéma moderne, il décrit comment Stéphane, après avoir perdu sa femme dans des circonstances mystérieuses, va également perdre sa fille par sa faute. L’histoire est un éternel retour, une boucle sans fin où la mort étend son empire et gagne toujours.

Note : Un très bon moment en perspective. Verdict : Un très bon moment en perspective.

David Speranski

Laissez un commentaire

Connectez-vous ou inscrivez-vous afin de laisser un commentaire.