CRITIQUE Loving

Loving

Critique du Film

Depuis son apparition, Jeff Nichols est sans nul doute à 38 ans le plus bel espoir du cinéma américain. Shotgun Stories, Take Shelter et Mud ont été des révélations et sont déjà maintenant (presque) des classiques. Midnight special, moyennement accueilli à sa sortie, gagne peu à peu ses galons de référence incontournable. Avec Loving, Jeff Nichols s’attaque pour la première fois à une histoire vraie, un sujet qui ne lui est pas personnel, y trouvant certainement une manière de renouveler et d’élargir son univers. Il en tire une histoire d’amour sans dramatisation ni pathos qui pourra décontenancer les fans de son style plus flamboyant à l’accoutumée, un mélo conventionnel qui se résume à l’affirmation d’un amour contre la discrimination et l’intolérance.

Le plus étonnant dans Loving, c’est qu’il peut se réduire uniquement à son titre : un nom, un couple, un amour. Richard et Mildred Loving s’aiment et vont vaincre la discrimination qui va s’attaquer à leur amour interracial, Richard étant blanc et Mildred noire. Jeff Nichols n’essaiera même pas de créer un suspense à ce sujet. De plus, on ne saura pas vraiment comment ils se sont rencontrés ni comment leur amour est né. Jeff Nichols se prive ainsi volontairement de l’empathie qui aurait pu naître de l’accompagnement de leur amour, tout comme il n’ira pas dans le sentier trop attendu de la dramatisation de leur procès. Ce faisant, il construit un film qui a pour originalité de ne pas contenir de progression dramatique ni de climax. Autant il est possible de le féliciter pour cette prise de risques, autant elle se révèle pour le moins frustrante pour le spectateur.

Tel quel, Loving apparaît comme une déclaration de bonnes intentions. Or l’on sait depuis Gide que les plus grandes œuvres ne sont pas forcément le résultat des meilleures intentions.

Jeff Nichols a voulu se montrer fidèle à la réalité, celle d’un couple ordinaire qui s’aime comme beaucoup d’autres couples. Richard est un maçon honnête et travailleur, mais peu porté sur l’intellectualité. Joel Edgerton lui offre une composition à la limite de la caricature en ouvrier un peu bas du front. Mildred (Ruth Negga), plus fine et sensible, procure quant à elle les rares véritables moments d’émotion du film. Il s’avère dommage que le film n’ait pas davantage creusé cette direction pour rendre cette histoire plus frémissante, à l’image de cette femme atteinte dans sa chair par l’intolérance. Tel quel, Loving apparaît comme une déclaration de bonnes intentions. Or l’on sait depuis Gide que les plus grandes œuvres ne sont pas forcément le résultat des meilleures intentions. Il aurait fallu insuffler plus de risque et d’émotion pour les personnages, afin de transformer le film en œuvre bouleversante.

Hormis cette veine plus émouvante portée par l’interprétation de Ruth Negga, deux autres inflexions auraient sans doute permis d’améliorer ce film. Alors qu’on s’ennuie franchement auprès des Loving, débarque le génial Michael Shannon, acteur fétiche de Jeff Nichols, qui, en photographe de Life, insuffle enfin la vie dans quelques trop brèves scènes. Le film prend alors tout son sens et on regrette que l’histoire des Loving n’ait pas été contée à travers ce regard extérieur pour le coup réellement empathique. La deuxième inflexion réside dans les quelques poussées d’adrénaline paranoïaque que ressent Richard Loving. Malheureusement, elles se révèlent bien trop courtes et retombent comme un soufflé, aussi vite qu’elles sont apparues. Or la paranoïa est sans doute le grand sujet de Jeff Nichols à travers la tempête mentale de Take Shelter ou le hors-la-loi pourchassé de Mud. Choisissant d’emblée de se concentrer sur un amour un peu creux, Nichols perd l'essentiel de son style.

Pour autant, Loving demeure tout à fait regardable et est loin d’être une œuvre déshonorante. D’une certaine manière, c’est un peu l’envers de Take Shelter, une famille menacée de l’extérieur alors que Shannon et Chastain étaient tourmentés par les visions intérieures du mari. A la fin très belle du film, Richard Loving construit une maison (un abri) alors que la famille de Take Shelter se réfugiait au sous-sol. Dans les deux cas, c’est toujours la famille que Nichols exhorte à protéger.

A travers cette histoire d’amour interraciale, notre jeune chouchou du cinéma américain indépendant se montre néanmoins bien plus militant que cinéaste. D’une histoire vraie, il a tiré un petit mélo politiquement correct qui ne casse pas des briques, si l’on peut dire pour une histoire de maçon, et surtout laisse la mise en scène aux abonnés absents. Au générique de fin, on a même droit au gros cliché (sans jeu de mots) de la photographie des véritables protagonistes, pour bien nous enfoncer dans le crâne, au cas où on en aurait douté, que cette histoire a réellement existé. Il est donc possible de regretter que Nichols, si brillant dans la fiction, se soit laissé ligoter par la réalité.

Note : Moyen. Verdict : Moyen.

David Speranski

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