CRITIQUE : Tu ne tueras point (Hacksaw Ridge)


Tu ne tueras point

Critique du Film

2016 est pour Mel Gibson l'année d'un double retour. Après un rôle de méchant secondaire dans Expendables 3 en 2014, on le retrouvait cette année portant à bout de bras Blood Father et son scénario convenu. Le film servait finalement à constater que le charisme de l'acteur était toujours intact malgré des déboires médiatiques qui ont sacrément terni sa réputation à Hollywood. A cela, c'est le Mel Gibson cinéaste qui répond le mieux, prouvant que l'homme n'a rien perdu de son énergie malgré le temps qui passe.

Dix ans après Apocalypto, Gibson se retrouve donc de nouveau derrière une caméra pour Tu ne tueras point, biopic retraçant le parcours héroïque de Desmond Doss, premier objecteur de conscience à avoir rapporté la Medal of Honor pour son courage durant la bataille d'Okinawa en 1945. Fervent croyant ayant renoncé à la violence au cours d'une enfance difficile auprès d'un père alcoolique et brutal (Hugo Weaving avec un léger coup de vieux), Desmond ne peut cependant échapper au devoir que lui dicte sa conscience alors qu'il voit tous ses proches s'engager dans l'armée pour combattre leurs ennemis. Sans hésiter, il s'engage alors mais refuse de manier une seule arme à feu. Ce qu'il veut, c'est être infirmier sur le terrain : sauver des vies plutôt que d'en ôter. A l'entraînement, cela lui attire les foudres de ses camarades et de ses instructeurs. Desmond passe pour un lâche, manque de passer la guerre en prison suite à une entrevue en Cour Martiale mais finira sur le champ de bataille auprès de ses camarades. Et lors d'un assaut tragique et sanglant à Hacksaw Ridge (titre original du film), falaise à prendre avant d'accéder à Okinawa, il sauvera à lui tout seul 75 de ses camarades blessés, évitant l'ennemi pour les ramener auprès de son bataillon.

Tu ne tueras point livre des scènes de guerre d'une violence inouïe dont l'intensité a rarement été atteinte au cinéma.

On imagine aisément ce qui a pu attirer Mel Gibson dans cette histoire vraie. Comme tous les personnages auxquels le cinéaste s'est intéressé, Desmond Doss croit fermement en ses convictions et ne recule devant rien pour les appliquer quitte à longtemps passer pour un lâche et à être roué de coups par des camarades qui ne comprennent pas son refus ferme de prendre les armes. Connu pour ses ''subtilités'' symboliques parfois lourdement appuyées, Mel Gibson embrasse alors pleinement la croyance de son personnage pour en faire un héros, une figure presque christique (il faut le voir allongé sur un brancard, les mains blessées) qui n'hésite pas à mettre sa vie en danger pour les autres. Dans l'océan de furie qu'est la guerre, le réalisateur épouse totalement le point de vue américain quitte à paraître parfois un peu douteux quand on s'arrête de trop près sur la description qu'il fait du camp japonais.

Doté de plans symboliques et d'une parabole morale pas toujours adroite, Tu ne tueras point est pourtant une immense réussite. Pourquoi ? Tout simplement parce que Mel Gibson est un grand cinéaste qui croit dur comme fer aux histoires qu'il raconte. Dès lors, on peut bien lui pardonner ses quelques fautes de goût tant il en a fait d'autres bien pires (il suffit de revoir La Passion du Christ pour s'en rappeler) et tant il jongle toujours avec le symbolisme de manière totalement dénuée de cynisme. Gibson, comme Desmond Doss, est un cinéaste de conviction. Et la conviction n'est jamais tiède, c'est ce qui la rend si belle et si passionnante.

En dépit d'un symbolisme un peu appuyé, Mel Gibson inscrit son film dans la cour des grands, transformant un récit un peu balisé en une oeuvre rageuse et brutale.

Clairement divisé en deux parties bien distinctes, le film fonctionne en deux temps. Il s'agit d'abord pour Gibson de bien nous montrer pourquoi Desmond refuse de prendre une arme et comment il s'enferme dans sa conviction naïve mais humaniste face à ses supérieurs qui sont bien incapables de le comprendre. Mettant en place les personnages et les croyances de Doss, cette première partie un peu longue mais nécessaire ne fait que décupler la seconde moitié du film. Car Tu ne tueras point n'est pas seulement un biopic, c'est aussi un film de guerre. Et depuis Braveheart, Gibson semble s'être spécialisé dans la mise en scène de la violence la plus primale et la plus barbare. Pour un film sur un pacifiste, Tu ne tueras point est d'une brutalité quasiment indescriptible. Mais il s'agit, après tout, de filmer la guerre dans ses moments les plus atroces pour mieux célébrer la paix et la force de conviction de Desmond Doss, incarné ici par un Andrew Garfield au jeu intense, entouré par des seconds rôles que l'on désespérait presque de voir aussi bons (Vince Vaughn, Sam Worthington, Luke Bracey, tous impeccables).

Le film entre donc vraiment dans la cour des grands quand la bataille d'Hacksaw Ridge fait rage. Rarement au cinéma a-t-on vu de scènes de guerre prenant autant aux tripes et donnant l'implacable sensation d'un chaos sans nom, d'une boucherie vaine et barbare. Dès le premier coup de feu, Gibson prend le spectateur par la gorge et lui assène une leçon totale de mise en scène. Tout dans le cadrage, dans le déroulement de l'action, tend à nous plonger dans cet immense chaos qu'est la guerre. Le réalisateur arrive à la fois à très bien situer l'espace et à en même temps montrer combien il est tout simplement impossible de réfléchir et de se repérer sous le choc des balles qui pleuvent et des cadavres qui tombent. Relégués aux rôles de pantins à la merci de la moindre balle ou de la moindre explosion, les soldats courent, tirent et meurent. En l'espace de quelques secondes, tout peut s'arrêter. Pour traduire ce sentiment d'urgence et cette violence si brutale, Gibson ne lésine sur rien et y va de ses effets grandiloquents : les explosions font trembler les fauteuils de la salle de cinéma, les membres volent en éclats, le sang gicle, les rats picorent les cadavres, les corps tombent. Vivants un instant auparavant, les soldats sont fauchés comme les blés et puis plus rien. Pour survivre, il faut retourner à la violence la plus primale et à l'instinct : utiliser le tronc d'un camarade mort au combat pour se protéger des balles ou encore plaquer un ennemi sur une grenade prête à exploser... On n'avait pas vu une scène de guerre aussi réussie, aussi violente et aussi chaotique depuis le débarquement ouvrant Il faut sauver le soldat Ryan. Faisant planer la mort partout, se rapprochant alors parfois de la tragédie de Windtalkers ou de l'ambiance morbide de Fury, Mel Gibson livre un moment de cinéma brut qui ne nous laissera pas indemne, témoignant de sa maîtrise incroyable de la caméra.

Cette barbarie, le réalisateur préfère tout de même la finir sur un point plus positif, faisant naître l'émotion alors que Doss se démène pour sauver ses camarades alors qu'il est seul sur le terrain pour le faire. Considéré comme un ''miracle'' par ses compères refusant d'aller au combat sans lui à leurs côtés, Doss finira blessé dans un énième acte héroïque. Le film retrouve alors le ton de ses débuts, s’appesantissant sur la valeur morale de son héros et ses raisons (impeccablement soulignées lors d'un échange nocturne avec l'un de ses camarades qui est son exact opposé) pour mieux célébrer la victoire du pacifisme face à la barbarie sans nom de la guerre, semblant toujours absurde quand on s'y retrouve en plein milieu. Et si entre-temps, Mel Gibson n'a pas appris la subtilité, il nous a asséné une nouvelle leçon de cinéma et assurément un des chocs d'une année 2016 finalement assez pauvre en grands films.

Verdict Note : Un très bon moment en perspective. Un très bon moment en perspective.

Informations

Détails du Film Tu ne tueras point (Hacksaw Ridge)
Origine Etats Unis Signalétique Interdit aux moins de 12 ans
Catégorie Film Genre Drame - Guerre - Biopic
Version Cinéma Durée 131 '
Sortie 09/11/2016 Reprise -
Réalisateur Mel Gibson Compositeur Rupert Gregson-Williams
Casting Sam Worthington - Hugo Weaving - Teresa Palmer - Andrew Garfield - Vince Vaughn - Luke Bracey - Luke Pegler
Synopsis 1945, alors que la guerre dans le Pacifique faisait rage et que les forces américaines menaient l’une des batailles les plus acharnées du conflit sur l’île d’Okinawa, un soldat s’est distingué. Desmond T. Doss, un objecteur de conscience, qui bien qu’ayant fait le serment de ne jamais tuer ni toucher à une arme, voulut servir son pays et s’engagea dans l’infanterie. Fidèle à ses convictions et armé de son seul courage, il a sauvé la vie de dizaines de soldats blessés en les ramenant un par un en sureté, sous le feu ennemi.

Par Alexandre Coudray