CRITIQUE Victoria

Victoria

Critique du Film

« Ne la laisse pas tomber. Elle est si fragile. Être une femme libérée, tu sais, c'est pas si facile ». Les paroles de Femme Libérée (Cookie Dingler, 1984) font étrangement écho au personnage de Virginie Efira dans l’univers du cinéma français. Spécialisée depuis six ans dans la comédie romantique (L’Amour c’est mieux à deux, La Chance de ma vie, Vingt ans d’écart, Le Goût des merveilles, Un homme à ma hauteur), elle incarne peu ou prou le même rôle de « célibattante » entre 30 et 40 ans, indépendante, drôle et moins légère qu’il n’y paraît. Dans ces films se situant parfois très en-dessous du niveau de la mer, qu’on pourrait presque appeler des Efira-Films, tant ils sont construits autour de sa personnalité, elle parvient à rester vaillante et à surnager à chaque fois au naufrage annoncé, uniquement par la qualité de son jeu. Un étrange mélange d’énergie pure et de grande sensibilité, de force et de fragilité, qui trouve enfin en Victoria de Justine Triet, le parfait véhicule qui pourrait la mener très loin…Jusqu'au César?

C’est dans ce subtil équilibre entre la comédie réinventée de l’Age d’Or d’Hollywood et le drame contemporain du désarroi des "célibattantes" face aux pervers narcissiques que Victoria prend son envol vers les cimes de la comédie d’auteur « à la française ».

Pour Justine Triet, les relations hommes-femmes sont pires que la lutte des classes ou le conflit électoral des partis politiques. Ce grand sujet, banal par son universalité, immense par son intensité, elle l’explore depuis son moyen métrage couronné de prix, Vilaine fille, mauvais garçon, où une fille et un garçon avaient du mal à se rencontrer seuls, s’avouer leurs sentiments et à rester ensemble. Dans La Bataille de Solférino, l’homme et la femme étaient à nouveau placés sur un pied d’égalité, même s’il s’agissait d’ex debordés par leurs affects un jour extraordinaire d’élection. Avec Victoria, son deuxième film, Justine Triet passe la vitesse supérieure et proclame, ne serait-ce que par le choix du prénom de son héroïne, le triomphe de la femme face à ses soupirants maladroits, agressifs ou dilettantes. Dans le cadre d’un étrange ballet sentimental, Victoria (le personnage) ne sait plus quoi penser de ces hommes qui gravitent autour d’elle, plus ou moins sérieusement, plus ou moins légèrement, sans lui proposer l’essentiel, le grand amour.

A ce jeu d’éloquence, normalement, Victoria est la plus forte, en tant qu’avocate pénaliste. Pourtant la belle machine oratoire se grippe et déraille, suite à une illégalité dans la procédure et aux révélations scandaleuses sous couvert d’autofiction d’un ex assez hargneux. Les animaux prennent alors le relais, tant les comédies sont faites pour explorer la part d’animalité qui se reflète dans l’humain (cf. L’Impossible Monsieur Bébé et Chérie je me sens rajeunir d’Howard Hawks). Un chimpanzé prend un selfie, un chien est appelé à la barre d’un tribunal. Même s’il serait injuste de proclamer Victoria au niveau de ces chefs-d’œuvre de la comédie d’antan (le film n’est pas exempt de répétitions involontaires ou de passages à vide narratifs), les clins d’œil vers ces films sont efficaces et totalement opérants. La scène de tribunal anthologique où Victoria reprend progressivement possession de sa parole entravée (Virginie Efira au summum de sa puissance comico-dramatique) représente sans doute l’une des plus belles inventions scénaristiques de cette année en France.

C’est dans ce subtil équilibre entre la comédie réinventée de l’Age d’Or d’Hollywood et le drame contemporain du désarroi des "célibattantes" face aux pervers narcissiques que Victoria prend son envol vers les cimes de la comédie d’auteur « à la française ».

 

Note : Un très bon moment en perspective. Verdict : Un très bon moment en perspective.

David Speranski

Laissez un commentaire

Connectez-vous ou inscrivez-vous afin de laisser un commentaire.