CRITIQUE The Neon Demon

The Neon Demon

Critique du Film

On attendait un peu Nicolas Winding Refn au tournant depuis Only God forgives qui n’avait convaincu que ses fans les plus hardcore. Au revisionnage, cette déconstruction de la masculinité de Ryan Gosling, film imparfait mais passionnant sur la psyché tourmentée du metteur en scène, a surtout le mérite d’assumer un tournant dans la radicalité de la forme stylistique des films de Refn. Après s’être parfois inspiré de Scorsese (la trilogie Pusher), de Lynch (Inside Job), de Kubrick (Bronson, Le Guerrier silencieux) et enfin de Michael Mann (Drive), Nicolas Winding Refn ne ressemble plus stylistiquement qu’à lui-même dans Only God forgives. En revenant à ses origines et à une relation apparemment oedipienne avec un personnage terrifiant de mère (Kristin Scott Thomas), il a débarrassé son style de ses influences et il n’en restait donc que le substrat le plus radical dans l’éprouvette.

The Neon Demon est un film sensoriel, atmosphérique, où la combinaison d’une image lisse et dépourvue de défauts et d’une musique électro explosive qui semble à de nombreuses reprises infiltrer très profondément votre esprit, concourt à une jouissance esthétique assez rare.

The Neon Demon reprend cette identité esthétique (perfection des cadrages, splendeur hallucinante de la colorimétrie), tout en la rendant infiniment plus accessible par un univers plus porteur, celui de la mode et des mannequins. Refn y a en effet trouvé une thématique davantage en accord avec son éblouissante et récente maîtrise de la forme. De la forme aux formes, il n’y a qu’un pas. Il ne s’agit pas tant des formes des mannequins anguleuses et parfois à la limite de l’anorexie, que de l’obsession de la perfection et de la géométrie des surfaces. Au-delà de son thème accrocheur (Jesse, un jeune mannequin découvre l’univers impitoyable de la mode et la jalousie dévorante, dans tous les sens du terme, de ses collègues), le film confine à de nombreuses reprises à la pure abstraction poétique, cf. la scène du défilé dominée par la forme du triangle, la soirée en boîte de nuit, avec des corps semblant flotter dans l’espace ou encore la séance de maquillage doré d’Elle Fanning par son photographe, filmée au ralenti.

La réalité quotidienne semble ainsi se dissoudre ou se métamorphoser en beauté, la clé thématique, symbolique et esthétique du film. Ce serait une erreur de croire que le film repose sur une intrigue bien charpentée alors que ne s’y trouve pas son plus grand intérêt. Refn distille en effet ses effets narratifs avec parcimonie et dilate volontairement l’action, dans des séquences où les acteurs jouent presque au ralenti, signifiant l’immobilité et la vacuité stupéfiantes de cet univers. The Neon Demon est un film sensoriel, atmosphérique, où la combinaison d’une image lisse et dépourvue de défauts et d’une musique électro explosive qui semble à de nombreuses reprises infiltrer très profondément votre esprit (la B.O. de l’année, signée Cliff Martinez, déjà auteur de celle des deux précédents films de NWR, dont celle anthologique de Drive) concourt à une jouissance esthétique assez rare.

Certes il existe une histoire qui ressemble à celle d’un conte de fées (ou plutôt de sorcières, évoquant fortement Suspiria de Dario Argento), relatant comment une jeune Alice va passer de l’autre côté du miroir aux alouettes de la mode. Dans un monde où « on préfère la chair fraîche au lait caillé », Jesse (Elle Fanning) va progressivement passer d’un état de "biche apeurée" à celui de mannequin reconnu, jusqu’à finir par succomber au péché d’orgueil, ce qui aura pour conséquence de précipiter sa chute, au propre comme au figuré. Tout passe et tout est éphémère, à peine Jesse a débarqué à Los Angeles, usurpant la place de Sarah (Abby Lee), une mannequin plus âgée, qu’une autre adolescente de 13 ans loge aussi dans le même hôtel, pouvant se substituer à elle, selon les dires du gérant (Keanu Reeves, méphistophélique). Néanmoins, à la fin, celle qui survivra, ce ne sera pas forcément celle que l’on croit.

Détourner les codes de l'univers de la mode et de la pub pour mieux s'en servir comme armes pour détruire cet univers : dans son entreprise de déconstruction, Nicolas Winding Refn se sert de sa mise en scène pour exprimer la beauté, tout en la dénonçant. "La beauté ne fait pas tout, elle est tout", entend-t-on dans le film. La beauté est ici vide et creuse, d’une vacuité à faire peur, comme la piscine de la résidence, lieu funèbre et terminal du film. Elle s’impose, avec ses mannequins longilignes, perchées sur des talons insensés, sur fond de ciel bleu implacable. The Neon Demon est le seul film d’horreur dont la beauté est le principal motif de peur. Entre nécrophilie lesbienne, vampirisme entre mannequins et anthropophagie finale, le regard demeure longtemps seul témoin objectif de cette étrange aventure, jusqu’à ce qu’il soit symboliquement dévoré, signifiant l’absence de Dieu et de justice dans un monde aveugle.

Note : Exceptionnel ! Verdict : Exceptionnel !

David Speranski

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