CRITIQUE Midnight Special

Midnight Special

Critique du Film

On a souvent rapproché Jeff Nichols de Terrence Malick : même productrice (Sarah Green), même obsession de l’Americana (paysages de l’Amérique profonde peu vus et rarement montrés), même sens exceptionnel du cosmique, là où les metteurs en scène ont beaucoup de mal aujourd’hui à lever la tête et regarder le ciel…C’était oublier l’influence d’autres grands metteurs en scène des années 70 et 80 sur le jeune Jeff Nichols (37 ans au compteur, seulement) : il semble passer ici de Malick à Spielberg. Midnight Special convoque ici les ombres de E.T., Rencontres du Troisième Type de l’oncle Steven, mais aussi celles de Starman (John Carpenter), L’Exorciste (Friedkin), voire Terminator (Cameron). Pourtant toutes ces influences sont assimilées, intégrées et régurgitées : qu’on se le tienne pour dit, Jeff Nichols fait avant tout du Jeff Nichols et Midnight Special prouve, après Shotgun Stories, Take Shelter et Mud, qu’il va vraiment falloir compter sur lui comme étant le seul grand espoir à ce jour du cinéma américain.

Midnight Special commence comme un film de kidnapping d’enfant et se poursuit comme une cavale ininterrompue (on pense beaucoup à Sugarland Express, une des premières œuvres méconnues de Steven Spielberg). Néanmoins ces pistes narratives évidentes ne constituent que des prétextes : Midnight Special n’est pas La Rançon et encore moins un road-movie à la manière de Thelma et Louise. L’intelligence du spectateur est fortement mise à contribution puisque Jeff Nichols a pris un malin plaisir à élaguer les détails, à dégraisser l’intrigue, en suivant la règle selon laquelle les personnages ne parleraient pas de ce dont ils sont déjà au courant. Le résultat est que le spectateur est mis au défi, sous tension perpétuelle, d’identifier les rapports entre les personnages et les motivations précises de leurs actes. Ce défi est une véritable réussite, tant le spectateur joue ainsi à éclaircir progressivement les fils de l’intrigue.

Tous les ressorts classiques de la mise en scène sont ainsi magistralement utilisés. Souvenons-nous de la fantastique scène de mitraillade à la fin de Mud : Jeff Nichols révélait un réel talent de metteur en scène d’action, qu’on ne pouvait guère soupçonner au vu des séquences lentes et contemplatives de Shotgun Stories ou Take Shelter, où la tension semblait différer une action qui ne venait pour ainsi dire jamais. Rien de tout cela dans Midnight special : le fil rouge de l’action est quasi-permanent, même s’il est de temps à autre détendu de manière intermittente, pour contempler le ciel ou la nature…

Bien aidé par la musique exceptionnelle de David Wingo, dans la veine des BO composées par John Carpenter, le film devient alors une œuvre de science-fiction qui fait parfois très peur, sans avoir besoin d’en montrer beaucoup (on ne connaît pas pendant longtemps l’étendue exacte des pouvoirs de l’enfant). Pourtant cette piste demeure un prétexte pour que le film déploie à nouveau son identité flottante, entre thriller de kidnapping, road-movie de poursuite aventureux et mouvementé et intrigue relativement balisée de SF. Certains pourront critiquer que l’aboutissement du film ne révèle que ce que a priori le spectateur avait déjà deviné. C’est sans compter que le thème principal du film n’est pas à proprement parler un thème de science-fiction. Jeff Nichols a en fait maquillé un dilemme familial derrière un prétexte dramatique de science-fiction. Sorte de convoi funèbre et nocturne autour d'un enfant malade, Midnight Special pourrait également s'interpréter comme le faire-part de deuil du cinéma fantastique des années 80. En effet, ce cinéma est aujourd'hui moribond mais si on l'accompagne et le protège, pourrait-il renaître?  

Midnight Special est une ode lyrique à l’amour incommensurable des parents pour leurs enfants qui conduit les premiers à faire une confiance aveugle aux seconds afin qu’ils puissent aller au bout de leur destin.

Tels les films de contrebandiers tant vantés par Martin Scorsese, derrière son prétexte de science-fiction, Midnight Special est une ode lyrique à l’amour incommensurable des parents pour leurs enfants qui conduit les premiers à faire une confiance aveugle aux seconds afin qu’ils puissent aller au bout de leur destin. Face à un enfant hors norme, quelle attitude adopter? Le rejeter ou le soutenir? Se sacrifiant comme jamais, les parents incarnés par Michael Shannon et Kirsten Dunst donnent ici tout leur sens à l’expression « amour paternel ou maternel », terme souvent galvaudé et qui reprend ici toute son intensité. Dans la dernière partie du film, Shannon et Dunst, filmés en contre-plongée comme des saints, se transforment en icônes de l’amour inconditionnel. Sur cette ligne ténue entre le sublime et le ridicule, de nombreux metteurs en scène tomberaient du mauvais côté. En jouant les équilibristes de l’émotion, Jeff Nichols ne tombe pas et reste du côté du sublime.

Note : Exceptionnel ! Verdict : Exceptionnel !

David Speranski

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