CRITIQUE Anomalisa

Anomalisa

Critique du Film d'Animation

Grand Prix du Jury à Venise en 2015, Anomalisa crée l'événement en donnant des nouvelles de l'un des scénaristes et réalisateurs les plus inventifs du cinéma actuel, Charlie Kaufman, celui qui a écrit Dans la peau de John Malkovich de Spike Jonze et Eternal Sunshine of the Spotless Mind de Michel Gondry, entre autres merveilles. Génie du surréalisme, à rapprocher d'un Darin Morgan dans l'équipe des X-Files, esthète de la paranoïa kafkaïenne, Charlie Kaufman n'avait plus donné de nouvelles depuis Synecdoque New York, son vertigineux film sur l'existence avec le regretté Philip Seymour Hoffman. On retrouve dans Anomalisa son sens du décalage ainsi que ses personnages anormalement touchants, perdus dans l'immensité d'un no man's land cruellement dépourvu de limites.

Anomalisa est un film d'animation, plus exactement réalisé en stop-motion. Pourtant vous n'aurez sans doute jamais vu un film d'animation comme celui-ci. Il faut remonter jusqu'à L'Etrange Noel de Monsieur Jack de Henry Selick ou Mary et Max d'Adam Elliott pour retrouver de tels cas de décalage dans un genre a priori dédié à l'émerveillement béat. Vu les exemples cités, on comprendra aisément qu'Anomalisa se range dans les films d'animation pour adultes, volontairement tristes et désespérés. Les enfants n'y trouveront certainement pas leur compte, tant Charlie Kaufman a décidé de se consacrer à l'évocation de  tourments existentiels. Trois originalités distinguent Anomalisa du tout-venant des films d'animation: 1) Le sexe y a droit de cité. Les personnages animés ont une vie sexuelle, ce qui donne lieu à l'une des plus belles scènes de sexe (sans rire) du cinéma récent, naturelle et crédible, alors que beaucoup de tentatives de scènes sexuelles dans le cinéma "réel" se sont égarées dans l'esbroufe ou le faux-semblant. 2) Le rythme du film est volontairement un peu plus lent que dans la vie, pour mieux faire ressentir à la manière antonionienne la densité et la pesanteur de l'existence, l'insoutenable légèreté de l'être. Alors que l'animation permettrait d'accélérer les mouvements et les expressions, Charlie Kaufman et Duke Johnson choisissent de les ralentir, jouant du décalage entre les gestes et les pensées. 3) Hormis les deux personnages principaux, Michael Stone (David Thewlis) et Lisa (Jennifer Jason Leigh), tous les autres personnages, qu'ils soient homme ou femme, héritent de la même voix, celle de Tom Noonan. Dans l'histoire, cette voix unique exprime le sentiment de solitude du héros du film, Michael Stone, auteur d'un ouvrage sur le développement personnel, qui ne distingue plus aucune voix dans le broullard sonore indifféncié qui l'entoure. Seule Lisa lui apparaît différente, avec une voix individualisée, ce qui le fera tomber amoureux d'elle. Malheureusement la situation s'avèrera bien plus compliquée...

Cette voix unique de tous les autres personnages, c'est l'enfer sonore auquel Michael Stone est condamné. On songe alors à la fameuse réplique dans Paris, Texas de Wim Wenders "tous les hommes avaient ta voix" qui exprime exactement l'inverse de cette situation, en chargeant d'expressivité les voix anonymes qui bercent le quotidien d'une hotesse de peep-show. Ici, tout le monde possède la même voix dépersonnalisée, manquant d'humanité, pour signifier le magma d'indifférence qui submerge Michael Stone. Cette référence inversée à Paris, Texas n'est pas la seule d'Anomalisa qui représente déjà en soi une immense autoréférence à l'oeuvre tout entière de Charlie Kaufman : le malaise permanent du personnage principal dans Adaptation ; les personnages qui sont des fantômes de leur propre vie, comme dans Dans la peau de John Malkovich ; les amoureux qui n'arrivent pas à synchroniser leurs sentiments, dans Eternal Sunshine of the spotless mind, etc. De plus, on retrouve la métaphore kubrickienne ou polanskienne d'un film-cerveau avec le lieu quasi-unique et clos de l'hôtel, symptômatique des remises en question (Shining, Le Locataire, Répulsion, suivi quelques années plus tard par Barton Fink des Coen). Les hommes ne sont que des masques, telle est l'idée exprimée visuellement par ces marques extrêmement visibles, affichant les coutures des parties des visages. Pourtant rien ne justifie narrativement cette symbolique mystérieuse: ces personnages sont-ils des robots croyant être humains? L'humanité aurait-elle été en définitive remplacée par des robots qui s'ignorent?

Car l'humanité est le véritable thème d'Anomalisa. Le film est à la fois la description de la rencontre de deux esseulés, égarés dans leur ultra-moderne solitude, la dénonciation d'une société de plus en plus inhumaine et la recherche d'un paradis des sentiments qui n'existe nulle part. Ceci se reflète dans la pluralité de sens du titre : Anomalisa peut ainsi se définir comme un petit traité d'anormalité (Anomalie + Lisa), une quête perdue d'avance de la femme idéale (Mona Lisa) ou de la divinité des dieux en japonais (Anomarisa), citée à la fin du film. Après avoir connu d'ailleurs le grand amour, Michael Stone va soudain décristalliser aussi brutalement qu'il était tombé amoureux La chute sera d'autant plus rude que le retour à la réalité (et à la famille vue comme une prison annihilant toute volonté) sera rapide. C'est dans cette détresse absolue que Charlie Kaufman fait entendre son originalité hors norme: citons pour finir le plus beau moment du film où Lisa (géniale Jennifer Jason Leigh dont Anomalisa signe le grand retour, avec sa performance des Huit salopards, bien des années après La Chair et le sang de Paul Verhoeven) chante a capella une version désolée et neurasthénique de Girls just want to have fun de Cyndi Lauper. Nous faire pleurer avec une chanson aussi pétulante et joviale, seul Charlie Kaufman peut réussir un tel prodige.

Note : Exceptionnel ! Verdict : Exceptionnel !

David Speranski

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