Pas de doute, les créateurs de Game of Thrones ont choisi de se diriger vers la voie la plus tragique, la plus radicale, la plus inconfortable. La plus risquée mais aussi la plus gratifiante. Ce sera donc la tragédie du pouvoir le sujet principal de Game of Thrones, bien plus que les Marcheurs Blancs ou les dragons, pures fictions de fantasy. Ce qui ne plaira pas à tous les spectateurs et fans de la série mais leurs choix dépourvus de concessions peuvent également forcer l'admiration.

[ATTENTION SPOILERS] On avait laissé Varys face à une interrogation insoluble : servir la raison d'Etat en choisissant le meilleur monarque, sage et légitime, en l'occurrence Jon Snow, ou rester fidèle à sa candidate de départ, Daenerys. Il a finalement choisi Jon Snow mais commet l'erreur de s'en ouvrir à lui, qui continue à faire allégeance à sa Reine Daenerys. Le résultat ne se fait pas attendre : adieu Varys, qui est brûlé vif par Drogon. Seul Tyrion Lannister continue à lui témoigner tristement un geste d'affection en le touchant alors que Varys espère "véritablement se tromper" sur la possible dérive tyrannique de Daenerys. Son "Adieu mon ami" est ainsi l'un des rares signes d'empathie de Varys qui n'était donc pas l'opportuniste que certains voyaient en lui mais le réel défenseur de la cause du peuple. Comme prévu dans l'épisode 2 de la saison 7, Daenerys lui applique le châtiment qu'elle avait préconisé en cas de trahison. Depuis la mort de Missandei, voire celle de Jorah Mormont qui parvenait à repousser ses pulsions les plus morbides, rien ne va plus pour la Mère des Dragons. Elle ne s'alimente plus, a terriblement vieilli de dix ans et se laisse envahir par la paranoïa: Jon Snow l'a trahie en révélant la vérité à ses "sœurs" Stark ; Sansa qui ne lui veut que du mal, a voulu la détruire en divulguant l'information à Tyrion, son fidèle conseiller ; enfin ce dernier a commis une erreur en en parlant à Varys qui terminera donc comme bouc émissaire. Pour l'instant, seul ce dernier a pâti de la fureur de Daenerys. Mais les autres se retrouvent placés sous haute pression : Jon la considère toujours comme sa reine mais ne parvient plus étrangement à lui faire l'amour, du fait de son traumatisme incestueux. On connaît déjà l'hostilité réciproque entre Daenerys et Sansa. Quand à Tyrion, la prochaine fois qu'il la décevra "sera la dernière". Il est difficile de faire plus clair comme ultimatum. On s'achemine donc vers un véritable jeu de massacre de la part de Daenerys. Elle avoue d'ailleurs à Jon Snow qui ne parvient plus à l'honorer, "ce sera donc la peur".

Tyrion tente pourtant un dernier coup de poker : libérer son frère Jaime qui a été entre-temps capturé par les soldats de Daenerys, dans l'espoir qu'il parviendra à convaincre Cersei de se rendre et d'éviter un massacre préjudiciable à la population de Port-Réal. Mais alors qu'on pensait assister à un match équilibré entre les deux Reines aussi orgueilleuses l'une que l'autre, la victoire va basculer très rapidement du côté de Daenerys. Chevauchant Drogon, elle va éviter de justesse une dangereuse flèche d'Euron Greyjoy et va consciencieusement s'appliquer à détruire toute la flotte des Fers-nés, ainsi que les balistes qui auraient pu tuer son effrayante monture. A partir de là, elle s'ouvrira ensuite un chemin dans la ville de Port-Réal, par les flammes, permettant à son armée d'envahir la capitale. Jouant sur l'effet de surprise, David Bénioff et D.B. Weiss exposent alors une victoire écrasante de l'armée de Daenerys, comparable à celle des Avengers face à Thanos dans la première demi-heure de Endgame. Les soldats de Cersei se rendent et appellent à sonner les cloches. Moment mémorable où cette invocation résonne plusieurs fois, signe d'une totale reddition. L'épisode s'appelle d'ailleurs Les Cloches, comme une chanson remarquable de Lou Reed. Elles se mettent enfin à sonner, mises en marche par les habitants. Pourtant cet aveu d'échec ne suffit plus à la soif de vengeance et de violence de Daenerys, montrant alors le point de bascule où une libératrice du peuple devient finalement un tyran encore plus redoutable que celle qu'elle voulait déloger. Magnifique moment où l'on observe la soif de pouvoir envahir et déborder une personne, au point de la conduire jusqu'à la folie. Les showrunners auraient pu se contenter de montrer deux camps opposant basiquement et de manière trop manichéenne le Bien et le Mal. Cela eût été largement insuffisant, ils ont préféré explorer cet instant d'inversion des polarités où la vaincue devient digne de pitié et humaine, trop humaine, tandis que la triomphatrice, pleine d'orgueil et de mépris, devient de plus en plus antipathique. 

A partir de cet instant, Port-Réal sera mis à feu et à sang, alors que ses soldats s'étaient déjà rendus. Miguel Sapochnik a su rendre de manière terrassante cette impression d'apocalypse, ce goût improbable de cendres, par un travail sur une bande-son étouffée et assourdie, ainsi qu'une image entre éclairs de flamme et poussière de fumée, inspirée fortement par certains films de Steven Spielberg (La Guerre des Mondes, La Liste de Schindler). Le peuple fuit désespérément dans les allées de Port-Réal mais personne ou presque n'échappera pas à une mort dévastatrice qui poursuivra chacun dans tous les recoins.

Pendant ce temps, cet épisode permet d'assister à des duels très attendus: l'un opposant les deux prétendants de Cersei, Jaime Lannister et un Euron Greyjoy, toujours aussi fanfaronnant, l'autre permettant le Limier de retrouver enfin son frère tant honni, la Montagne, devenu une créature de Frankenstein entre les mains de Qyburn. Bien que blessé à mort, Jaime parvient in extremis à prendre le dessus sur Euron et rejoint Cersei, pour la convaincre de tenter de fuir. Sandor Clegane, quant à lui, sauve encore une fois la vie d'Arya en lui recommandant de partir. Les derniers mots que lui adresse Arya, "Sandor, merci", résonnent comme un ultime hommage, à la manière de Dean Martin enlevant son chapeau à la mort de Ginny dans Comme un torrent de Vincente Minnelli. Arya et Sandor étaient amis mais ne se l'étaient jamais avoué, trop occupés à se rabrouer, ce qui rend rétrospectivement leur tandem bouleversant. A l'épée, Sandor prend le dessus sur son frère mais ne parvient pas à le tuer, ce dernier étant devenu à la suite des rafistolages qu'il a subi, un véritable mort-vivant. Ayant largement le dessous au corps-à-corps, le Limier n'a d'autre solution que de se sacrifier, en se précipitant dans le vide, entraînant son frère dans les flammes. Cette mort très digne signe la fin d'un personnage bourru, cynique mais profondément humain.

Pendant que Daenerys poursuit méthodiquement son œuvre de destruction devant les yeux horrifiés de Tyrion, Ser Davos et Jon Snow, Cersei s'aperçoit progressivement de son inéluctable défaite. Le visage de Lena Headey,  envahi par la crainte et le tremblement, devient sous nos yeux de plus en plus émouvant. La plus terrible des deux Reines n'était peut-être pas celle que l'on croyait. Elle tente de fuir avec Jaime mais toutes les issues souterraines s'avèrent bloquées. Ils meurent donc ensemble, amants inséparables et indissolublement liés, sous des décombres qui s'effondrent. En tout cas, Jaime, atteint mortellement, n'a certainement pas pu survivre à ces éboulements mais qui sait, peut-être Cersei...

La dernière séquence apporte un apaisement magique, après tant de bruit et de fureur. Arya, quasiment la seule survivante dans les rues de Port-Réal, couverte de poussière et de sang, voit venir à elle un cheval blanc, sorte d'apparition lynchienne fantasmatique, qui lui permettra de quitter au galop ces rues jonchées de cadavres. Est-ce son frère Bran qui le lui a envoyé? Est-ce un sorte de deus ex machina qui la sauve définitivement du massacre?

En tout cas, cet épisode se révèle incroyablement choquant, troublant et traumatisant, infiniment plus marquant que La Longue Nuit. Saluons la magistrale mise en scène de Miguel Sapochnik qui aura décidément marqué les spectateurs. Il ne satisfera pas tous les fans car les scénaristes ont choisi de bouleverser la perception que le public a de certains personnages. On prend ainsi en pitié Cersei qui, finalement, ne meurt pas de la main de son "petit frère" (valonquar), comme le roman l'avait prédit. Or précisons que cette prédiction n'apparaissait que dans le roman, et non dans la série. Il est donc assez stupide de reprocher à la série de se démarquer du roman, ce qu'elle fait depuis au moins trois saisons, la progression de l'œuvre sérielle étant largement plus avancée que celle de l'œuvre de George R.R. Martin. Les apprentis scénaristes pourront regretter les différents scénarios qu'ils ont pu imaginer pour l'assassin de Cersei : Arya, Tyrion ou Jaime, et regretter l'absence de confrontation avec Arya ou Daenerys. La solution adoptée par les scénaristes de la série a du moins le mérite de la cohérence : elle meurt amoureuse de Jaime, comme elle l'était lors de la première saison.  

Les fans seront surtout choqués par le traitement opéré en particulier sur Daenerys Targaryen qui voit ici apparaître enfin au grand jour sa face obscure, comme celle d'un certain Dark Vador. Certes, certains indices avant-coureurs apparaissaient déjà dans certains épisodes précédents (la condamnation des Tarly, la décapitation de l'esclave qui avait tué le Fils de la Harpie, l'ombre de Drogon sur les maisons de Port-Réal dans une des visions de Bran) mais l'isolement de plus en plus marqué de la Mère des Dragons qui, en deux épisodes, a perdu son protecteur Jorah, un deuxième dragon Rhaegal, et sa fidèle amie et assistante Missandei, l'a conduite à disjoncter mentalement. Daenerys qui voulait briser la roue du pouvoir, libérer le monde du joug des tyrans, a fini par en devenir un. Elle va régner mais sur un royaume de cendres. Game of Thrones ne montre pas finalement comment on conquiert le pouvoir, sujet relativement classique, mais plutôt comment le pouvoir déstabilise, pervertit et corrompt les esprits et peut mener à l'exercice de la tyrannie. 

Pour le prochain et dernier épisode (d'avance, quelle tristesse), la principale question sera: qui deviendra le prochain Régicide? Qui tuera donc Daenerys pour sauver le Royaume de la tyrannie? Trois solutions s'avèrent tout aussi crédibles : Jon Snow qui sauverait ainsi le Royaume en versant le sang de son grand amour, comme Azhor Ahai ; Tyrion Lannister qui vengerait son ami Varys et lui donnerait raison rétrospectivement ; Arya Stark qui, à défaut d'avoir pu tuer Cersei, exercerait son talent de tueuse hors pair sur une Reine bien plus redoutable. 

La deuxième question serait : qui va en dernier ressort monter sur le Trône de Fer? Jon Snow ayant le Trône en horreur, la meilleure solution serait sans doute les prétendants virtuels en embuscade, Tyrion Lannister ou Sansa Stark (rappelons que, si Port-Réal est réduit en cendres, le Nord représente à lui seul 6/7èmes du Royaume, ce que signifiait peut-être la vision de Bran du Trône de Fer inoccupé et recouvert de flacons de neige). Il n'est pas impossible que la fin de la série soit la destruction du Trône de Fer et l'instauration d'une véritable démocratie par le vote.  

En troisième question, on se demande enfin si des twists ultimes pourraient avoir lieu concernant par exemple la véritable hérédité de Tyrion Lannister ou l'identité cachée de Bran Stark qui n'aurait pas encore révélé sa nature authentique…Quoi qu'il arrive, ces trois dernières questions trouveront leur réponse définitivement dans le dernier épisode de Game of Thrones