Twin Peaks saison 3 épisode 16 : la danse d'Audrey

Tout se relie, tout se connecte, tout fait de plus en plus sens. Ce magnifique épisode 16, "No Knock no door bell" réussit l'exploit de satisfaire les nostalgiques du Twin Peaks d'avant, mais aussi et surtout de récompenser enfin les fidèles qui ont suivi la démarche lynchienne progresser dans une absolue cohérence. Cela ne fait plus de doute, on se retrouve face à quelque chose d'immense et de vertigineux, "big, really big", comme dirait Gordon Cole aka David Lynch. En une seule œuvre, en un seul geste de cinéma (les frontières entre cinéma et télévision sont depuis longtemps ici abolies), Lynch va sans doute réussir à effectuer un récapitulatif de toute son œuvre, un chant du cygne artistique en dix-heures fabuleuses (une durée que Bergman n'aura pas atteinte pour Fanny et Alexandre ni aucun autre cinéaste pour son œuvre testamentaire), un adieu à tous ses acteurs disparus et vivants et également proposer des pistes d'avant-garde et de modernité jamais vues pour les séries télévisées, en offrant des formes radicalement nouvelles de discontinuité narrative, spatiale et temporelle.  

Dans cet épisode, on dira adieu à bon nombre de personnages (Richard Horne, Chantal et Gary Hutchens, Diane Evans) qui y trouveront la mort (on se croirait presque à Game of Thrones). Mais nous laisserons aussi sur le côté de la route d'autres personnages toujours vivants, (Bushnell Keeler, Janey-E et Sonny Jim). Car, comme Dale Cooper, nous quittons en effet définitivement Las Vegas et l'action va se dérouler pour les deux derniers épisodes quasi intégralement à Twin Peaks.  Mais revenons à l'épisode 16. 

Comme les grands épisodes de cette saison, il est élaboré autour de cinq principaux segments narratifs: Mr C. et Richard Horne, puis en alternance la maison de Dougie Jones surveillée par les Hutchens, Dougie-Dale Cooper à l'hôpital, entouré de Janey-E, Sonny Jim, Bushnell Keeler et les frères Mitchum, puis enfin Diane et l'équipe du FBI et enfin last but not least Audrey Horne.  

On s'apercevra à la fin que tous ces éléments ne produisent du sens que s'ils s'insèrent dans une seule théorie. Observé par les jumelles de Jerry Horne, Mr C. sacrifie Richard Horne envoyé en éclaireur à l'endroit indiqué par les coordonnées reçues de Diane par sms, pas très loin donc de Twin Peaks. Sa manière de prononcer "au revoir mon fils" dénuée d'affects, identifiant pour la première et la dernière fois Richard Horne comme son fils,  révèle encore plus ce que l'on savait déjà, Mr C. n'a pas d'âme. 

De leur côté, devant la maison de Dougie Jones, les Hutchens trouvent une fin tragique et absurde, tarantinesque, à la mesure de leurs personnages. Ils sont dessoudés par un voisin polonais mécontent de leur stationnement. Triste, sordide et pourtant très drôle issue pour ces tueurs que l'on regrettera, tant ils se sont révélés attachants par leurs bavardages insignifiants.

Enfin, ce qui était longuement attendu se produit. Dale Cooper ressuscite et de nombreux fans ne pourront sans doute pas réprimer un grand frisson qui leur parcourt l'échine en voyant ces images. A l'opposé de Dougie, presque attardé mental, Dale Cooper revient, frais, efficace et motivé, en accumulant les punchlines. Il est enfin réveillé à "one hundred per cent", comme il le dit au Manchot. Cette réplique devient déjà légendaire tout comme sa réponse à Bushnell Keeler qui le prévient des poursuites du FBI, "I am the FBI", accompagnée de la fameuse musique de générique d'Angelo Badalamenti. On défie tout spectateur de ne pas avoir le cœur qui chavire à ce moment-là. Il dira ensuite au revoir à Janey-E et Sonny-Jim de façon déchirante, en les remerciant de leur bienveillance et en leur révélant qu'il n'a jamais été Dougie Jones. Lynch ne triche pas avec l'émotion et cette scène où Cooper remercie cette famille qui l'a accueilli est tout bonnement bouleversante. 

A Buckhorn, dans le Dakota du Sud, on découvre enfin l'identité de Diane, ou plutôt sa non-identité. Manifestement perturbée par la réception des sms de Mr C. , elle raconte à l'équipe du FBI (Gordon Cole, Albert Rosenfeld, Tammy Preston) sa dernière rencontre avec Mr C. qui l'a violée. La performance de Laura Dern dépasse toute description possible, à l'instar de celle qu'elle a produite dans Inland Empire. Elle finit par avouer "But I'm not me...I'm not ME", avant de tirer sur ses collègues qui la tuent illico. Diane était comme Dougie Jones un tulpa, c'est-à-dire un double manufacturé qui implosera sous les yeux du manchot dans la Black Lodge.  Mais qui peut être la vraie Diane? Serait-ce cette mystérieuse japonaise aux yeux cousus, Naido car Diane dit à un moment se trouver chez le shérif? 

Enfin Audrey Horne se révèle de plus en plus être la clé de cette saison, ce que nous avions ressenti dès son apparition longuement teasée dans l'épisode 12. On la retrouve ici au Roadhouse, où elle a réussi enfin à aller, accompagnée de son mari Charlie. Ils y écoutent paisiblement une chanson d'Eddie Vedder, le leader de Pearl Jam, désigné ironiquement sous son vrai nom de famille (sic!) Edward Louis Severson. Alors qu'on croyait en avoir fini avec la conclusion musicale traditionnelle de chaque épisode de la saison, l'imprévisible, l'incroyable se produit. Le Maître de cérémonie annonce la fameuse danse légendaire d'Audrey qui est bien obligée de s'exécuter.  Au fur et à mesure que la danse progresse, Audrey rajeunit. Les rides, les boursouflures, le poids superflu, s'estompent. Dans ce moment sublime, Lynch parvient à abolir le temps, à effacer les vingt-cinq années qui se sont écoulées. Audrey redevient enfin Audrey, celle que l'on a toujours connue, et cela sans le moindre artifice ni effet spécial. Une bagarre entre hommes rompt le charrme et elle se précipite sur son mari, lui demandant de la sortir d'ici. Raccord cut brutal sur son visage démaquillé et effrayé en gros plan face à un miroir dans une pièce blanche. 

Certains diront qu'elle s'est réveillée d'un rêve. Nous ne croyons pas que ce soit le cas car elle n'est en aucune manière montrée en position couchée, en train de dormir. Elle se ressaisit plutôt d'une illusion et continue à vivre à l'intérieur de son rêve, comme dirait Bellucci. Elle se trouve probablement à l'hôpital, entourée d'un médecin qu'elle prend pour son mari. 

Tout se relie, tout fait de plus en plus sens. Tous les éléments quasiment de cet épisode ne produisent du sens que si on les relie à une théorie. Soit Audrey continue à rêver en étant toujours bloquée dans son coma, soit elle est enfermée à l'asile psychiatrique, où elle ne parvient pas à se remettre du traumatisme du viol commis par Mr C. Tous les éléments de l'épisode vont dans ce sens: Mr C. supprime Richard Horne, ce qui peut représenter le désir inavoué d'Audrey d'éliminer cet enfant non désiré ; Cooper se réveille d'un coma comme Audrey a pu le faire ou aurait rêvé de le faire ; Diane, en avouant avoir été violée par Mr C. et en répétant "je ne suis pas MOI", n'est en fait qu'un avatar rêvé d'Audrey qui lui permet d'assumer sa rancœur. 

Et si la danse d'Audrey est un moment aussi sublime, c'est parce qu'elle lui permet de retrouver provisoirement le plaisir et la joie a priori perdus de sa jeunesse disparue. 

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