ARTICLE Twin Peaks saison 3 épisode 15: Boulevard du Coma

Twin Peaks saison 3 épisode 15: Boulevard du Coma

Au rythme nonchalant de Twin Peaks, sans nullement se précipiter, l'excellent épisode 15 "There's some fear in letting go" (il y a de la peur à lâcher-prise) clôture un certain nombre de lignes narratives également partagées entre le Bien et le Mal. Avec une très belle utilisation de "I've been loving too long" d'Otis Redding, exprimant la puissance de l'amour éternel, Ed, libéré par Nadine, trouve enfin le bonheur avec Norma et ce sera probablement la dernière fois que nous les verrons, hormis des potentielles apparitions épisodiques. Ce serait la fin idéale de leur histoire. En revanche, rien ne va plus pour Steven, le mari de Becky et Gersten Hayward en fuite dans les bois, L'un se suicide, laissant l'autre éplorée. Ils croisent en passant le coauteur de Twin Peaks, Mark Frost, dans le rôle de Cyril Pons, qui va prévenir immédiatement le gérant du camping de la Grosse Truite, Carl Rodd, du décès de Steven. 

Dans Twin Peaks, il faut toujours distinguer l'accessoire de l'essentiel. Cet épisode est partagé en trois: dans la première demi-heure, Frost et Lynch s'occupent des lignes narratives d'Ed, Mr C. et de Steven, en y consacrant à chaque foi dix à quinze minutes. Suivent quinze minutes divertissantes et drôles de séquences assez rapides sur le FBI de Las Vegas ayant du mal à identifier Douglas Jones, Chantal supprimant Duncan Todd et un de ses acolytes, et James et Freddie en bisbille avec Chuck, le compagnon de Renée et un de ses amis. Le passage sur le couple Hutchens semble quasiment sortir d'un film de Tarantino, Chantal donnant son opinion sur les burgers avec sauce. Cette impression est évidemment renforcée par l'utilisation dans le casting de deux acteurs tarantiniens, Tim Roth et Jennifer Jason Leigh, qui se trouvaient tous les deux dans Les Huit Salopards

Enfin dans les vingt dernières minutes, Frost et Lynch se concentrent sur Dougie Jones, les adieux déchirants de la Dame à la Bûche, le troisième dialogue Audrey-Charlie et finissent au Roadhouse avec Ruby, une ado asiatique a priori paisible qui se met à hurler, après avoir été "déplacée" par d'autres clients. 

Tout n'a évidemment pas la même importance. Frost et Lynch jouent d'ailleurs en virtuoses de leur habileté à noyer le poisson. Ne parlons que de ce qui est essentiel à l'intrigue, soit donc Mr C., Dougie, la Dame à la Bûche et surtout Audrey.

Mr C. rencontre enfin Philip Jeffries. Lynch a transformé le personnage en théière géante suite à la disparition de Bowie, tout comme il a transformé celui de l'Homme venu d'ailleurs en Evolution du Bras après les discordes intervenues avec Michael J. Anderson. Peu importe, Lynch est très fort pour inventer des dispositifs technico-poétiques destinés à se substituer à ses personnages. Narrativement, Jeffries identifie Mr C. comme étant Dale Cooper, vu qu'il a été tout le temps en relation avec lui pendant 25 ans.  En revanche, il ne répond pas à la question qui semble obséder Mr C. : "qui est Judy?", sinon en lui disant qu'il l'a déjà rencontrée. Selon l'hypothèse la plus probable, ce serait une version antérieure de Laura Palmer, qui aurait peut-être survécu et vieilli, tout comme les différentes versions de Dale Cooper. Mr C. tombe ensuite sur Richard Horne qui le menace avec une arme. Il le désarme et le réduit à sa merci: ils vont faire la route ensemble, sans doute en direction de Twin Peaks. 

De son côté, à Las Vegas, Dougie tombe stupéfait sur un extrait de Boulevard du Crépuscule de Billy Wilder, un des films favoris de Lynch, où il entend le nom de Gordon Cole, son supérieur hiérarchique. Cela semble éveiller des souvenirs en lui. Il se penche ensuite vers une prise électrique et s'électrocute en y introduisant une fourchette. Est-il mort? Encore vivant? On penche plutôt pour une résurrection de Dale Cooper, ce qui serait parfaitement symétrique puisqu'il apparaissait dans les trois premiers épisodes de la saison 3. Il serait assez logique qu'après l'intermède Dougie (qui aura quand même duré douze épisodes), Dale reprenne sa place dans l'histoire pour les trois derniers chapitres.

Enfin, à Twin Peaks, nous assistons consternés aux adieux et à la mort de Margaret Lanterman, aka la Dame à la Bûche. Hormis sa dimension très émouvante, qui l'est d'autant plus que Hawk reste au téléphone très stoique, quelques phrases attirent l'attention, "la mort n'est qu'une transition, ce n'est pas une fin",  "il y a de la peur à lâcher-prise".  Toute cette saison 3 est hantée par la mort, celle des comédiens survenue dans l'intervalle de 25 ans (Frank Silva, Don Davis), celle de ceux qui, déjà malades, ont tourné leurs scènes avant de mourir (Warren Frost, le père de Mark, Miguel Ferrer, Catherine Coulson). Si l'on se met à la place de Mark Frost et David Lynch à qui il est demandé de faire renaître de ses cendres la série Twin Peaks, ils peuvent considérer que pendant 25 ans, elle s'est trouvée en situation de coma prolongé. Or un personnage de la série est également en situation de coma : Audrey Horne. 

On sait qu'à l'origine la saison 2 de Twin Peaks devait tourner autour de la romance entre Audrey et Dale Cooper mais cela a été malencontreusement empêché par la jalousie sans limites de Lara Flynn Boyle. On sait aussi que Mulholland Drive était au départ une histoire se focalisant sur les désillusions à Hollywood d'Audrey Horne. Ayant cette fois-ci toute liberté, il est possible, voire probable, que Frost et Lynch apportent enfin à Audrey sa revanche. 

La saison 3 de Twin Peaks est construite de manière discontinue: sur le plan spatial, alors que les deux premières saisons se concentraient à Twin Peaks, elle se disperse un peu partout, à New York, Paris, Buenos Aires, Buckhorn dans le Dakota du Sud, Philadelphie, Washington, Las Vegas et enfin Twin Peaks, rappelant la diversité géographique d'un Game of Thrones, perdu entre Winterfell, Port-Réal et le Mur. Frost et Lynch ont ainsi pris acte d'une complexité spatiale qui n'existait pas en 1990 dans le monde des séries. De plus, ils ont enregistré également la complexité temporelle affichée par certaines séries, mélangeant allégrement des continuités narratives qui ne se passent pas au même moment (surtout dans Lost, The Lefotvers, Person of interest ou Westworld mais un exemple existe aussi dans Six Feet Under). Du point de vue temporel, la narration est particulièrement discontinue. Toutes les timelines ne se passent pas manifestement au même moment. Par exemple, lorsque Dale Cooper débarque sur Terre à 2h53 dans le troisième épisode, précédé par la Japonaise aux yeux cousus, Naido, c'est dans l'épisode 14 qu'on retrouvera dans la forêt de Twin Peaks, Naido nue et abandonnée sur Terre, à proximité du Palais du Lièvre. Idem lorsque Hawk trouvera les pages du journal de Laura Palmer dans l'épisode 7, Gordon Cole n'en est informé que dans l'épisode 14. De même, lorsque Richard Horne renverse un gamin dans l'épisode 6, il faudra attendre 4 épisodes, dans l'épisode 10, pour avoir la suite de son histoire, c'est-à-dire les coups et blessures sur l'institutrice Miriam. Enfin dans l'épisode 15, Mr C. envoie un sms "Las Vegas?" auquel Diane a déjà répondu dans l'épisode 12. La narration fonctionne sur de la chronologie décalée, voire inversée. Est-ce un artifice de narration, Twin Peaks carburant énormément à l'ellipse? Ou un déficit de continuité dû au personnage qui rassemble ces éléments du puzzle? Les deux sont possible et tout aussi valables. En tout cas, spatialement et temporellement, Frost et Lynch se sont à l'évidence donnés pour objectif de dépasser les séries actuelles.

Si cette discontinuité narrative est due au personnage qui rassemble les éléments du puzzle, la seule explication relativement cohérente serait qu'Audrey Horne soit toujours dans le coma et rêverait donc soit en totalité soit en partie toute l'histoire.  Car dans toutes ses scènes, trois à ce jour (épisodes 12, 13 et 15), Audrey semble bloquée dans une maison bunuelienne avec un mari Charlie, gnome chauve et moustachu qui serait paradoxalement l'inverse de ses fantasmes de midinette. Elle évoque son souhait d'aller chercher au Roadhouse Billy son amant qui aurait disparu mais pendant quatre épisodes, elle ne bouge pas, paraissant incapable de se décider et invectivant son mari. Ces trois scènes sont l'anomalie temporelle la plus criante car elles sont censées se dérouler pendant la même soirée. Or elles sont dispatchées dans trois épisodes différents alors que l'action a évolué dans les intrigues parallèles.  Par conséquent, l'histoire d'Audrey semble être un leitmotiv, un motif récurrent qui fonctionne en boucle. Dans ces séquences, elle doute de sa réalité en tant qu'être humain "je ne sais pas qui je suis mais je ne suis pas moi-même" et remet en cause également celle de son mari Charlie dans l'épisode 15. Charlie a aussi cette réplique très intrigante: " as-tu fini de jouer ou vais-je devoir finir ton histoire?", ce à quoi répond Audrey "quelle histoire est-ce, Charlie?". Or, c'est le seul segment narratif où les personnages remettent en cause leur identité.

Par conséquent, il est probable qu'Audrey ne se soit jamais réveillée de son coma, que Mr C., en la visitant avant de quitter la ville, l'ait violée, ce qui a donné naissance à Richard Horne. Ensuite, pendant 25 ans, elle a rêvé et se trouve sur le point soit de se réveiller, soit de mourir. Son mari Charlie est probablement son médecin, Billy un infirmier ou un autre patient, tout comme Tina. Or ce qui se passe dans Twin Peaks, est-ce donc factice et illusoire, du fait qu'elle ait rêvé? Non car comme il est répété plusieurs fois les rêves peuvent devenir vrais. Monica Belluci l'énonce: "nous sommes comme le rêveur qui rêve et ensuite vit à l'intérieur de son rêve". Janey-E Jones l'indique aussi en prononçant cette phrase dans l'épisode 15 "c'est comme si tous nos rêves étaient devenus réalité", ce que confirme Dougie en répétant "réalité". De même, Audrey dira en parlant de son amant Billy qu'elle a vu en rêve saignant à la fois de la bouche et du nez, "je l'ai vu en rêve mais les rêves deviennent parfois vrais". Si on se souvient de Twin Peaks Fire walk with me, Dale Cooper racontait à Gordon Cole avoir vu en rêve Philip Jeffries dans les locaux du FBI à Philadelphie, rêve qui s'est révélé vrai, confirmé par les écrans de contrôle. 

Par conséquent, même si Audrey a rêvé ce qui s'est passé, cela a fini par réellement se passer car elle a pu avoir la prescience des événements futurs. Si elle n'a rêvé que sa ligne narrative, les autres événements se sont réellement passés, même s'ils ont été racontés de manière discontinue et décalée, voire inversée, par coquetterie narrative. Comme pour Lost Highway, Mulholland Drive ou Inland Empire, Lynch ne précisera rien et se contentera sans doute de montrer Audrey dans le coma, se réveillant ou mourant et nous laissant comme d'habitude tirer toutes les conclusions possibles de l'hypothèse la plus probable.

Il a souvent été question des goûts cinématographiques de David Lynch. Il est clair que si l'hypothèse Audrey dans le coma est validée, cela rejoindrait son idée cinématographique de raconter toute une fiction en optant pour le point de vue d'un personnage se trouvant entre la vie et la mort, un peu comme dans Boulevard du Crépuscule, l'un des films fétiches qui était raconté par un mort. En revanche, on a assez peu parlé des goûts de Mark Frost. Or il est déjà évident que la citation de Holy Motors de Leos Carax (Dougie revenant à la maison de Janey-E) vient directement de lui puisqu'il avait tweeté à l'époque sur ce film. On peut supputer que Qui a peur de Virginia Woolf de Mike Nichols peut être l'un de ses films favoris. Twin Peaks saison 3 cite en effet ce film à plusieurs reprises: Sonny Jim, le nom du gamin Jones, est mentionné par le film de Nichols comme le prénom du fils de Martha et George (Elizabeth Taylor et Richard Burton) ; à 1h53, le télégraphiste qui apporte une nouvelle au couple s'appelle Billy ; quant à la relation de double bind unissant Audrey à Charlie, elle est directement inspirée de manière frappante par celle reliant Martha à George. Il ne serait donc pas impossible de découvrir bientôt qu'Audrey a mélangé ses souvenirs du film de Nichols ou de la pièce d'Edward Albee pour constituer sa propre histoire. Se réveillera-t-elle, Belle au bois dormant, par la grâce de la présence de Cooper, tout comme la série s'est réveillée d'un coma prolongé grâce à Mark Frost et David Lynch? Ou bien mourra-t-elle tragiquement ou sereinement? C'est toute la question.  

David Speranski

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