On pourrait croire de manière trompeuse que l'Etrange Festival a connu le fameux creux de mi-festival ce mercredi et c'est justement ce jour-là qu'il a dégainé l'une de ses armes maîtresses, le plus beau film de cette 26ème édition. Mais n'anticipons pas, comme on dit dans Jacques le Fataliste de Denis Diderot.

Nous commençâmes la journée par l'avant-première internationale de Spree d'Eugène Kotlyarenko, participant à la compétition du Prix du Public. Spree conte les tribulations de Kurt, un chauffeur de taxi Uber qui cherche à augmenter ses notes et surtout son audience et sa popularité via son blog et ses différents comptes sur les réseaux sociaux auxquels il nourrit une addiction sans limites. Pour y parvenir, il va progressivement devenir un psychopathe. Comme le révèle le synopsis, le sujet de Spree est très actuel et n'aurait pu être tourné dans les années 80-90 ni peut-être même dans les années 2000. L'interprétation survoltée de Joe Keery (Stranger Things) fait beaucoup pour un film qui n'en méritait malheureusement pas tant. Car Eugene Kotlyarenko se contente de reproduire l'image d'un écran divisé pour rendre compte de la réalité multiple de notre monde partagé entre le réel et le virtuel, sans prendre la moindre distance ni la moindre réflexion par rapport à son sujet, se contentant d'une piètre mise en abyme. Or il aurait fallu justement travailler la forme, le rythme, les cadrages, pour en faire une véritable matière cinématographique. Au lieu de cela, Spree ressemble un peu trop à la bouillie d'images visibles sur Internet, une tentative de reproduction à l'identique qui tourne assez vite à vide.  

L'écart de niveau était donc d'autant plus frappant avec Milla de Shannon Murphy qui suivait. Présenté à la Mostra de Venise 2019, où son interprète principale Eliza Scanlen a remporté le Prix Marcello Mastroianni du meilleur espoir, Milla devait sortir en avril 2020 mais en a été empêché du fait des circonstances sanitaires. Il faisait partie de la carte blanche de Marjane Satrapi qui l'a découvert comme Présidente du jury du Festival du Luxembourg. En introduction, Marjane Satrapi en a vanté les mérites de manière dithyrambique. On pouvait nourrir quelques doutes face à ces éloges, doutes qui ont été rapidement balayés.

On pourrait résumer Milla en une formule, le titre d'une œuvre de Schubert, La Jeune Fille et la Mort, mais cette synthèse est impuissante à rendre la joie et la compassion qui émanent de ce film. En partant d'une base mélodramatique, guère éloignée de Nos Etoiles contraires, Shannon Murphy parvient par la seule grâce de la mise en scène à illuminer son film de l'intérieur, à distiller la poésie dans le quotidien : une dent de lait versée dans un verre d'eau, une jeune femme au crâne rasé qui danse de manière frénétique, un morceau de musique brutalement interrompu par une grossesse qui s'annonce...Les titres des chapitres s'égrènent et s'inscrivent directement sur l'écran, sans même passer par un fond noir : "une radieuse journée comme les autres", "romance partie 1", "insomnie"...Un des chapitres les plus poétiques, c'est "ce que les morts disent à Milla" où Shannon Murphy se contente de filmer le visage d'Eliza Scanlen plongé à moitié dans l'obscurité. Mise en scène minimale pour effet maximal car on participe réellement à l'écoute de Milla, sans avoir rien entendu. Shannon Murphy procède par petites notations qui s'accumulent pour former finalement une immense montagne d'émotion, lâchant les vannes à la fin dans une vague dévastatrice. Eliza Scanlen, déjà remarquée dans la série Sharp Objects où elle tenait un rôle déterminant ainsi que dans Les Filles du Docteur March de Greta Gerwig, campe une jeune adolescente assez inoubliable, rebelle, optimiste et mélancolique, dans la lignée d'une jeune Isabelle Huppert. On devrait reparler très vite d'elle, ainsi que des autres comédiens, tous remarquables. Milla ne sortira que le 3 février 2021 mais il s'agit déjà du plus beau film de l'Etrange Festival. Il aurait gagné haut la main le Prix du Public mais ne faisait pas partie de la compétition. Tristesse.