La cérémonie de cette 45ème édition des César promettait d'être explosive. Elle le fut, mais surtout sur la fin, dans le dernier quart d'heure, passé minuit. L'image choc des César 2020 dont tout le monde se souviendra, restera celle d'Adèle Haenel quittant la salle Pleyel après l'attribution du César du meilleur metteur en scène à Roman Polanski. L'absence du réalisateur franco-polonais à cette cérémonie, annoncée la veille, a pesé de tout son poids sur celle-ci, tant il était présent dans tous les esprits, tel l'homme invisible d'un film récent, menace prégnante du patriarcat, ne desserrant pas son emprise mentale, entourant les annonces des nominations et des récompenses d'un malaise persistant. Quelque chose devait craquer, comme disait Marilyn dans ce qui aurait dû être son dernier film. Mais comment en sommes-nous arrivés là? 

Rembobinons. Florence Foresti, maîtresse de cérémonie, étrille comme jamais Roman Polanski, avec une insolence et une impertinence jamais vues, le traitant d'Atchoum et de divers surnoms tout aussi plaisants et paraissant recueillir les rires et donc l'assentiment de l'assemblée présente. Cela a fortement déplu aux soutiens du réalisateur mais l'irrespect à l'égard des puissants relève des privilèges des humoristes, il serait vain de le leur reprocher. A la suite d'Alain Goldman, le producteur de Polanski, toute l'équipe de J'Accuse s'était fait porter pâle, précédant ainsi un verdict qu'on imagine défavorable à leur film. On les devine pourtant tous derrière leur écran, à chacune des douze nominations de leur oeuvre.  Le premier coup de semonce arrive assez vite mais passe presque inaperçu, César des meilleurs costumes pour J'Accuse. Il ne s'agit que d'une récompense technique ; les spectateurs croient l'hémorragie limitée. Le deuxième coup de semonce s'avère bien plus sérieux quand Jean-Pierre Darrousin fait mine de ne pas pouvoir prononcer le nom de l'un des lauréats de la meilleure adaptation. Le nom de Polanski ressort complètement déformé de sa gorge. En effet, Roman Polanski et Robert Harris l'ont encore emporté avec cette adaptation du livre du second, L'Affaire D.  

On pense alors que les votants de l'Académie se sont prononcé de manière pavlovienne et conservatrice, Polanski ayant déjà gagné 3 César de la meilleure adaptation. Le malaise s'accroît mais cela passe encore. Pendant ce temps, J'ai perdu mon corps et Papicha réussissent le carton plein dans leurs catégories respectives (meilleur film d'animation et meilleure musique, meilleur premier film et meilleur espoir féminin pour Lyna Khoudry). L'attribution du César du meilleur premier film donne quasiment le résultat pour le César du meilleur film, si les observateurs connaissaient le règlement des César. Le lauréat du César du meilleur premier film ne peut obtenir le César du meilleur film, ce qui signifie que Les Misérables dispose d'une voie royale pour l'emporter dans la catégorie majeure. 

Très vite, il se dessine que les principales récompenses vont être trustées par trois films, Les Misérables, J'Accuse et La Belle Epoque. Les autres films n'auront rien (Hors normes) ou des miettes disséminées ici et là (Roubaix, une lumière, Grâce à Dieu et Portrait de la jeune fille en feu). Le film de Céline Sciamma s'annonce comme le grand perdant de la cérémonie, ne décrochant que le César de la meilleure photographie. L'équipe du film espère néanmoins que le César de la meilleure actrice leur reviendra. 

Pour dire les choses telles qu'elles sont, sans fard, les trois films qui dominent sont certainement les meilleurs films dans le sens classique du terme. Les Misérables, J'Accuse et La Belle époque, dans cet ordre, réunissent tous les trois des qualités certaines d'écriture cinématographique et de spectacle pour le grand public. Les deux premiers font même preuve d'un engagement politique louable par les temps qui courent, témoignant de fléaux qui n'ont pas quitté la société d'aujourd'hui. Portrait de la jeune fille en feu divise assez notre rédaction, entre fascination pour les fans et ennui poli pour les autres. Nonobstant ses véritables qualités dramatiques, le film de Céline Sciamma fait parfois figure d'étendard féministe, peut-être surévalué. 

Le tournant de la cérémonie a donc lieu dans son dernier quart d'heure. Alors que toute l'équipe de Portrait de la jeune fille en feu attend le César de la meilleure actrice qui ne peut leur échapper, en raison des rôles d'Adèle Haenel et Noémie Merlant, la catastrophe a lieu. La radieuse Anaïs Demoustier, loin d'être favorite, monte sur scène, pour recevoir une consécration méritée, grâce à son rôle dans Alice et le Maire, et globalement une accélération de carrière récente (Gloria Mundi, La Fille au bracelet). Lorsque, fait rare, deux réalisatrices, Emmanuelle Bercot et Claire Denis (interdite de dîner de révélations par Alain Terzian, quelques semaines auparavant), s'avancent pour remettre le César du meilleur metteur en scène, Céline Sciamma (ainsi que toute son équipe) croit enfin son heure venue. Ce ne sera pas le cas. Quand Claire Denis réprime à grand'peine une grimace de dégoût, et que Roman Polanski remporte le César du meilleur réalisateur, la coupe est pleine pour Adèle Haenel. Elle a compris que son film n'aurait rien de plus que la meilleure photographie, lot de consolation, et que les votants de l'Académie n'ont pas voulu suivre sa recommandation: "Distinguer Polanski, c’est cracher au visage de toutes les victimes. Ça veut dire, ‘ce n’est pas si grave de violer des femmes’” Céline Sciamma la suivra ainsi que quelques autres. Florence Foresti, consternée, ne reviendra plus sur scène et postera sur Instagram un seul mot: "écoeurée". Le reste de la cérémonie récompensera comme prévu Les Misérables comme meilleur film, mais, tristement, presque personne ne réagit à la victoire méritée de Ladj Ly, tant tous les spectateurs demeurent sous le choc de ce qui s'est passé. 

Comment expliquer ce qui s'est produit? 1) Par un simple point de règlement. Tout comme une œuvre ne peut cumuler les César du meilleur film et du meilleur premier film, la même règle de non-cumul s'applique aussi pour les César du meilleur film et du meilleur réalisateur. Ce qui signifie que si le César du meilleur film va aux Misérables, celui du meilleur réalisateur ne pourra jamais revenir à Ladj Ly, même s'il mène en nombre de votes dans cette catégorie, ce qui semble assez logique, le meilleur film étant souvent dans l'esprit des votants le mieux réalisé. Le lauréat de la catégorie Meilleur réalisateur est donc celui qui arrive en second, après le metteur en scène du meilleur film. Or, qui pouvait mieux prétendre à cette récompense sinon Roman Polanski? Nicolas Bedos n'est pas encore assez aguerri ; quant à François Ozon, Arnaud Desplechin ou Céline Sciamma, ils ne se signalent pas par la virtuosité de leur mise en scène. Par la qualité de sa mise en scène, Polanski, après Ladj Ly, méritait sans doute cette récompense. Mais en avait-il vraiment besoin, vu la dizaine de César qu'il possède déjà?  Pour qu'il ne l'obtienne pas, il eût fallu tout simplement supprimer cette règle de non-cumul. 2) Les votants de l'Académie ont voté de manière schizophrène, couronnant Swann Arlaud pour son personnage de victime de prêtre pédophile, et distinguant Polanski, en omettant le symbole fort de déni qu'ils envoient ainsi de manière décomplexée et inconséquente aux victimes d'agressions sexuelles et oubliant leur adhésion aux propos d'Adèle Haenel. Ils ont agi, de manière réactionnaire et passéiste, comme si le cinéma était une tour d'ivoire, totalement étanche à la société qui l'entoure. Comme les personnes qui souffrent réellement, la vie est toujours plus importante que le cinéma, il est important de le rappeler. 3) Or il était possible de récompenser J'Accuse en lui offrant exactement le même nombre de trophées, sans célébrer personnellement Roman Polanski. Le nombre imposant de nominations de J'Accuse permettait en effet de récompenser uniquement les collaborateurs techniques ou l'interprétation du film. Ce qui s'est produit est donc fort maladroit et renvoie un symbole déplorable aux victimes. Aux Etats-Unis, cette semaine, Harvey Weinstein a été condamné ; en France, Roman Polanski continue d'être célébré. Le changement d'ère post #metoo n'est pas encore arrivé aux César. 

La parole s'est libérée mais les votants de l'Académie ne sont pas encore assez mûrs pour l'écouter. L'Académie a changé de mains mais est restée en grande partie réactionnaire, conservatrice dans ses goûts et ses fidélités, n'acceptant pas de prendre acte du changement de la société. Ou bien avons-nous été victimes d'une illusion : ceux qui approuvaient les propos d'Haenel venaient peut-être uniquement d'une minorité agissante alors que la grande majorité silencieuse du monde du cinéma rongeait son frein et continuait à soutenir discrètement les oppresseurs. Les réactionnaires du cinéma existent toujours, plus que jamais. Ce n'est pas une question d'âge, ils ont parfois 20, 25 ou 30 ans et par conservatisme, ou goût pour une histoire du cinéma qu'ils croient définitivement constituée, soutiennent ouvertement les metteurs en scène aux comportements criminels et délictueux, alors que le contraire est possible, comme l'a signalé Manuel Chiche des Jokers, pour célébrer la victoire de Parasite, César du meilleur film étranger, "en plus d'un grand talent, Bong Joon-ho est un homme très intègre". Espérons que cette soirée serve de révélateur et permette de préparer un avenir meilleur. Ladj Ly l'a bien énoncé dans sa conclusion : " le pays est blessé. C'est la morale du film". Il ne se trompe pas, loin de là. Mais la blessure n'existe pas seulement en banlieue, elle s'étend de manière nettement plus large dans les sensibilités et les consciences, depuis le 5 octobre 2017. En France, l'Ancien Monde continue toujours de triompher du Nouveau.

 

Meilleur film César 2020

La Belle Époque
Grâce à Dieu
Hors Normes
J’Accuse
Les Misérables
Portrait de la jeune fille en feu
Roubaix, une lumière

 

Meilleur réalisateur César 2020

Nicolas Bedos pour La Belle Époque
François Ozon pour Grâce à Dieu
Eric Toledano et Olivier Nakache pour Hors Normes
Roman Polanski pour J’Accuse
Ladj Ly pour Les Misérables
Céline Sciamma pour Portrait de la jeune fille en feu
Arnaud Desplechin pour Roubaix une lumière

 

Meilleur acteur César 2020

Daniel Auteuil dans La Belle Époque
Damien Bonnard dans Les Misérables
Vincent Cassel dans Hors Normes
Jean Dujardin dans J’Accuse
Reda Kateb dans Hors Normes
Melvil Poupaud dans Grâce à Dieu
Roschdy Zem dans Roubaix, une lumière

 

Meilleure actrice César 2020

Anaïs Demoustier dans Alice et le maire
Eva Green dans Proxima
Adele Haenel dans Portrait de la jeune fille en feu
Noémie Merlant dans Portrait de la jeune fille en feu
Doria Tillier dans La Belle Époque
Karin Viard dans Chanson douce

 

Meilleur acteur dans un second rôle César 2020

Swann Arlaud dans Grâce à Dieu
Grégory Gadebois dans J’Accuse
Louis Garrel dans J’Accuse
Benjamin Lavernhe dans Mon Inconnue
Denis Menochet dans Grâce à Dieu

 

Meilleure actrice dans un second rôle César 2020

Fanny Ardant pour La Belle Époque
Josiane Balasko pour Grâce à Dieu
Laure Calamy dans Seules les bêtes
Sara Forestier dans Roubaix une lumière
Hélène Vincent dans Hors Normes

 

Meilleur espoir masculin César 2020

Anthony Bajon dans Au nom de la Terre
Benjamin Lesieur dans Hors Normes
Alexis Manenti dans Les Misérables
Liam Pierron dans La Vie Scolaire
Djebril Zonga dans Les Misérables

 

Meilleur espoir féminin César 2020

Louana Bajrami dans Portrait de la jeune fille en feu
Céleste Brunnquell dans Les Eblouis
Lyna Khoudry dans Papicha
Nina Meurisse dans Camille
Mama Sané dans Atlantique

 

Meilleur scénario original César 2020

Nicolas Bedos pour La Belle Époque
François Ozon pour Grâce à Dieu
Eric Toledano et Olivier Nakache pour Hors Normes
Ladj Ly, Giordano Gederlini et Alexis Manenti pour Les Misérables
Céline Sciamma pour Portrait de la jeune fille en feu

 

Meilleure adaptation César 2020

Costa Gavras pour Adults in the room
Roman Polanski et Robert Harris pour J’Accuse
Jérémy Clapin et Guillaume Laurent pour J’ai perdu mon corps
Arnaud Desplechin et Léa Mysius pour Roubaix une lumière
Dominique Moll et Gilles Marchand pour Seules les bêtes

 

Meilleurs décors César 2020

La Belle Époque
Le Chant du Loup
Edmond
J’Accuse
Portrait de la jeune fille en feu
 
 

Meilleurs costumes César 2020

La Belle Époque
Edmond
J’Accuse
Jeanne
Portrait de la jeune fille en feu

 

Meilleure photographie César 2020

La Belle Époque
J’Accuse
Les Misérables
Portrait de la jeune fille en feu
Roubaix, une lumière

 

Meilleur montage César 2020

La Belle Époque
Grâce à Dieu
Hors Normes
J’Accuse
Les Misérables

 

Meilleur son César 2020

La Belle Époque
Le Chant du Loup
J’Accuse
Les Misérables
Portrait de la jeune fille en feu

 

Meilleure musique originale César 2020

Atlantique
J’Accuse
J’ai perdu mon corps
Les Misérables
Roubaix une lumière

 

Meilleur premier film César 2020

Atlantique de Mati Diop
Au nom de la Terre d’Edouard Bergeon
Le Chant du Loup d’Antonin Baudry
Les Misérables de Ladj Ly
Papicha de Mounia Meddour

 

Meilleur film d’animation César 2020

La fameuse invasion des ours en Sicile
Les hirondelles de Kaboul
J’ai perdu mon corps

 

Meilleur court métrage d’animation César 2020

Ce magnifique gâteau
Je sors acheter des cigarettes
Naked soul
La nuit des sacs plastiques

Meilleur film documentaire César 2020

68, mon père et les clous
La cordillère des songes
Lourdes
M
Wonderboy: Olivier Rousteing né sous X

 

Meilleur film étranger César 2020

Douleur et gloire
Le jeune Ahmed
Joker
Lola vers la mer
Once Upon a Time... In Hollywood
Parasite
Le Traître
 
 

Meilleur court métrage César 2020

Beautiful loser
Le Chant d’Ahmed
Chien bleu
Nefta Football Club
Pile poil

César du public 2020

Qu’est-ce qu’on a encore fait au Bon Dieu ? de Philippe Chauveron
Nous finirons ensemble de Guillaume Canet
Hors normes d’Eric Toledano et Olivier Nakache
Au nom de la Terre d’Edouard Bergeon
Les Misérables de Ladj Ly