Quand Pénélope Cruz a remis l'Oscar du meilleur film international, elle a souligné la nécessité de s'ouvrir au cinéma en langue étrangère. Elle ne croyait pas si bien dire. En remportant cette nuit 4 Oscars (meilleur film, meilleur metteur en scène, meilleur film international, meilleur scénario original) sur 6 nominations, Parasite a accompli un exploit extraordinaire, de nature à briser les murs et démolir les barrières de préjugés. Alors que le cinéma hollywoodien et a fortiori l'Académie des Oscars sont souvent focalisés sur des films américains ou au mieux anglais, Parasite est le premier film non anglophone à remporter l'Oscar du meilleur film. Certes, il y eut déjà le précédent de The Artist mais comme le savent les spectateurs du film de Michel Hazanavicius, il s'agissait d'un film muet, donc la barrière de la langue ne jouait pas en l'occurrence.  

Pour réussir cet exploit, il fallait disposer d'un film exceptionnel. Avec Parasite, c'était manifestement le cas. Palme d'or à Cannes, il avait déjà séduit à l'unanimité l'ensemble du jury. Conte social, avec un sens chirurgical et topographique de la mise en scène, et une vision métaphorique et universelle de la société, incluse dans son brillant scénario, Parasite s'impose par sa fluidité qui fait totalement oublier que l'on regarde un film coréen sous-titré. 

On a reproché surtout cette année le manque de diversité des nominations des Oscars. A part Cynthia Erivo nommée pour la meilleure actrice, aucune nomination d'acteurs ne concernait des acteurs non-blancs, exposant l'Académie au reproche de maintenir des Oscars #sowhite. C'est encore pire pour les réalisatrices car, même si Les Filles du Docteur March, parvient à arracher une nomination parmi les meilleurs films, ainsi qu'une autre pour la meilleure adaptation, Greta Gerwig est tout simplement oubliée dans la catégorie des meilleurs metteurs en scène. Récompenser Parasite ressemble donc à une réponse du berger à la bergère: certes, les nominations manquent de diversité mais les récompenses n'en manquent pas puisque le film principalement récompensé vient de la Corée du Sud. 

Bong Joon-ho a commencé par marquer un point décisif en remportant l'Oscar du meilleur scénario original, au détriment de Quentin Tarantino, pourtant le spécialiste de cette catégorie, puisqu'il l'a remporté déjà deux fois (Pulp Fiction, Django Unchained). Cette victoire inattendue était manifestement de nature à bouleverser les lignes. Entre un scénario brillant mais inégal et un autre homogène et équilibre, l'Académie a tranché. Mais cette décision nécessitait de briser une résistance culturelle. On pouvait  pourtant croire à la suite des Oscars techniques (meilleur montage son, meilleurs effets spéciaux, meilleure photographie) remportés par 1917 que cet Oscar du meilleur scénario original ne représentait qu'une exception. Un 2ème Oscar, celui du meilleur film international, allait renforcer un peu plus Bong Joon-ho mais il allait un peu de soi, le film étant archi-favori dans cette catégorie. En revanche, ce qui a fait basculer la cérémonie, c'est sans le moindre doute l'attribution de l'Oscar du meilleur réalisateur. Promis de longue date à Sam Mendes pour sa performance ostentatoire, cet Oscar vint tomber à nouveau dans l'escarcelle de Bong, devant un Tarantino liquéfié, un Mendes résigné, un Scorsese endormi et un Phillips réjoui. Bong Joon-ho qui s'amusait déjà à contempler émerveillé son Oscar du meilleur scénario, avait dit qu'il irait boire toute la nuit après son Oscar du meilleur film international, pensant que sa moisson allait s'arrêter là. Il eut alors la grande classe de saluer dans son discours tous les autres nommés à l'Oscar du meilleur metteur en scène, en particulier Scorsese ou Tarantino qui étaient loin d'être les premiers à l'applaudir. L'Oscar du meilleur film ne fut plus alors qu'une simple formalité, consolidant ce moment historique, où un film non anglophone vint se propulser au firmament d'Hollywood. 

Ces Oscars représentent évidemment des signes d'ouverture envers les cinématographies étrangères, en particulier asiatiques, comme s'il fallait s'unir par-delà les continents pour préserver l'idée-même de cinéma, lutter contre sa possible disparition ou mutation dégénérée. Le rejet total (dix nominations, aucune récompense) de The Irishman de Martin Scorsese, production Netflix, paraît alors assez symptomatique: en raison du support utilisé, une plateforme de streaming, le cinéma dans sa définition stricte ne passe plus par Scorsese, ou plus exactement son cinéma ne peut plus être reconnu au même titre que celui projeté en salles. Il peut encore être nommé mais ne peut plus être récompensé. C'est un peu la même chose pour Tarantino qui propose un bel hommage aux acteurs du Hollywood d'antan mais ne se projette plus dans le présent, depuis bon nombre de films. Quant à Sam Mendes, l'exploit technique masque une certaine vacuité du propos qui ne fait ressasser les clichés déjà vus et entendus sur tout type de conflit guerrier. Face à ce défilé de formes vieillies, usagées ou convenues, l'Académie des Oscars a recherché la vitalité, là où elle pouvait se trouver, c'est-à-dire du côté de l'Asie, entamant un changement de paradigme qui pourrait se révéler fort intéressant dans les années à venir. Mais poursuivra-t-elle dans cette volonté d'ouverture et de diversité? Ou reviendra-t-elle provisoirement à ses vieilles lunes, par retour du balancier? La prochaine étape passera-t-elle par une plus grande reconnaissance du cinéma issu des femmes ? 

Pour le reste, hormis The Irishman, complètement oublié, les récompenses sont équitablement réparties: 4 pour Parasite, 3 pour 1917, 2 pour Le Mans 66, Joker, Once upon a time...in Hollywood, 1 pour Scandale, Les Filles du Docteur March, Jojo Rabbit, Toy Story 4 et Marriage Story. Les quatre acteurs récompensés demeurent rigoureusement les mêmes que depuis le début de la saison des prix: Renée Zellweger, Joaquin Phoenix, Laura Dern, Brad Pitt, même si la rumeur laissait prévoir une possible surprise du côté du second rôle féminin, pour Florence Pugh. C'eût été dommage car cela aurait privé Laura Dern de recevoir un Oscar le jour-même de son anniversaire. On retiendra surtout, hormis le cas Bong, deux moments émouvants de la cérémonie, Billie Eilish qui, du haut de ses dix-huit ans, a interprété Yesterday des Beatles en souvenir des disparus de l'année écoulée, et le très beau discours de Joaquin Phoenix, contre toute forme de discrimination, revenant même sur sa situation personnelle : "Et je crois que c'est là qu'on montre le meilleur de nous-mêmes, quand on se soutient les uns les autres, pas quand on ne se pardonne pas des erreurs passées, mais quand on s'aide mutuellement à grandir, quand on s'éduque et qu'on se guide vers la rédemption." Il termina d'une phrase empruntée à son frère, River Phoenix, acteur prodige, mort d'une overdose, "Cours vers la délivrance avec amour, et la paix suivra". On ne saurait mieux dire. 

 

Meilleur film

Le Mans 66
The Irishman
Jojo Rabbit
Joker
Les Filles du Docteur March
Marriage Story
1917
Once Upon a Time... in Hollywood
Parasite

Meilleur réalisateur

Martin Scorsese, The Irishman
Todd Philips, Joker
Sam Mendes, 1917
Quentin Tarantino, Once Upon a Time... in Hollywood
Bong Joon-ho, Parasite

Meilleure actrice

Cynthia Erivo, Harriet
Scarlett Johansson, Marriage Story
Saoirse Ronan, Les Filles du Docteur March
Charlize Theron, Bombshell
Renée Zellweger, Judy

Meilleur acteur

Antonio Banderas, Douleur et gloire
Leonardo DiCaprio, Once Upon a Time... in Hollywood
Adam Driver, Marriage Story
Joaquin Phoenix, Joker
Jonathan Pryce, The Two Popes

Meilleure actrice dans un second rôle

Kathy Bates, Richard Jewel
Laura Dern, Marriage Story
Scarlett Johansson, Jojo Rabbit
Florence Pugh, Les Filles du Docteur March
Margot Robbie, Scandale

Meilleur acteur dans un second rôle

Tom Hanks, Un ami extraordinaire
Anthony Hopkins, Les deux papes
Al Pacino, The Irishman
Joe Pesci, The Irishman
Brad Pitt, Once Upon a Time... in Hollywood

Meilleur film international

Les Misérables, de Ladj Ly
Honeyland (Медена земја), de Tamara Kotevska et Ljubomir Stefanov
La Communion, de Jan Komasa
Parasite, de Bong Joon-ho
Douleur et Gloire, de Pedro Almodovar

Meilleur film d’animation

How to train your dragon : The Hidden World
J’ai perdu mon corps
Klaus
Missing Link
Toy Story 4

Meilleur film documentaire

American Factory
The Cave
The Edge of democracy
For Sama
Honeyland

Meilleur court métrage de fiction

Brotherhood
Nefta Football Club
The neighbor’s window
Saria
Une sœur

Meilleur court métrage d’animation

Dcera (Daughter)
Hair Love
Kitbull
Memorable
Sister

Meilleur court métrage documentaire

In the Absence
Learning to skateboard in a warzone (If you’re a girl)
Life overtakes me
St. Louis superman
Walk run cha-cha

Meilleure photographie

The Irishman
Joker
The Lighthouse
1917
Once Upon a Time… in Hollywood

Meilleur scénario original

A Couteaux tirés
Marriage Story
1917
Once Upon a Time in Hollywood
Parasite

Meilleur scénario adapté

The Irishman
Jojo Rabbit
Joker
Les Filles du Docteur March
The Two Popes

Meilleure chanson originale

I can’t let you throw yourself away - Randy Newman (Toy Story 4)
(I'm Gonna) Love Me Again - Elton John, Bernie Taupin (Rocketman)
Into the Unknown - Kristen Anderson-Lopez, Robert Lopez (La Reine des Neiges II)
I’m standing with you - Diane Warren (Breakthrough)
Stand Up - Joshuah Brian Campbell, Cynthia Erivo (Harriet)

Meilleure musique de film

Joker
Les Filles du Docteur March
Marriage Story
1917
Star Wars : the Rise of Skywalker

Meilleur mixage de son

Ad Astra
Le Mans 66 (Ford v Ferrari)
Joker
1917
Once Upon a Time In Hollywood

Meilleur montage de son

Le Mans 66
Joker
1917
Once Upon a Time
Star Wars : the Rise of Skywalker

Meilleur montage

Le Mans 66
The Irishman
Jojo Rabbit
Joker
Parasite

Meilleurs effets visuels

Avengers : Endgame
The Irishman
Le Roi lion
1917
Star Wars : The Rise of Skywalker

Meilleure création de costumes

The Irishman
Jojo Rabbit
Joker
Les Filles du Docteur March
Once upon a time… In Hollywood

Meilleurs décors

The Irishman
Jojo Rabbit
1917
Once upon a time
Parasite

Meilleurs maquillages et coiffures

Scandale 
Joker
Judy
Maléfique 2
1917