Cela faisait deux ans qu'on attendait cela, depuis précisément le 5 octobre 2017. Cela, c'est-à-dire que le même séisme que l'affaire Weinstein se produise ici de l'autre côté de l'Atlantique, le même effet de sidération devant un basculement inéluctable, une prise de conscience devant une injustice flagrante faite principalement aux femmes, mais aussi plus largement aux victimes de position dominante, un tournant historique dans la conception scandaleuse des hiérarchies et privilèges entre les sexes. On sait qu'en France les phénomènes se produisent assez souvent comme aux Etats-Unis, avec quelques années de décalage. On a cru que cela se passerait lors des accusations de Sand Van Roy au sujet de Luc Besson mais l'affaire concernant un producteur-réalisateur sans doute trop puissant, a écopé pour l'instant d'un non-lieu, même si l'instruction a été réouverte en octobre, du fait d'une dizaine de témoignages allant dans le même sens. On a cru que la prise de conscience se passerait lors des Césars 2018 où Julie Gayet a courageusement lancé la campagne #MaintenantOnAgit, qui se voulait un équivalent français à #metoo mais cette campagne a été relayée très mollement par les artistes concernés et n'a pas pris dans l'opinion.  

Non, il fallait qu'une femme se dresse toute seule avec pour unique arme, son seul courage, en exposant ses plaies et ses souffrances, le trouble psychologique qu'elle a hérité de comportements inappropriés de son premier metteur en scène, son éloquence maladroite mais sincère, débordante d'énergie et de douleur. Après le 5 octobre 2017, on retiendra donc le 3 novembre 2019, date à laquelle Adèle Haenel a révélé dans une enquête de Médiapart les comportements indécents auxquels s'est livré entre 2002 et 2005 Christophe Ruggia, le metteur en scène des Diables, le premier film qu'elle a tourné. Cette enquête a duré sept mois, le temps de recueillir, recouper et confirmer les nombreux témoignages.

Pour ceux qui ne connaîtraient pas encore Adèle Haenel, elle a remporté deux César (meilleure actrice pour les Combattants en 2015, meilleur second rôle féminin pour Suzanne en 2013). Elle a également brillé dans 120 battements par minute de Robin Campillo et En liberté de Pierre Salvadori et a été la muse de Céline Sciamma (Naissance des pieuvres, Portrait de la jeune fille en feu). En 2001, à onze ans, elle tournait dans Les Diables des scènes dénudées et plutôt injustifiées sous la direction de Christophe Ruggia. Entre douze et quinze ans, elle a résisté à des demandes pressantes du même Ruggia pour obtenir des faveurs sexuelles de sa part. Il se prétendait amoureux, elle ne l'était pas. Traumatisée par ce harcèlement incessant, elle eut le courage de couper court à toute relation entre eux. Influencée par ses proches, ne voulant pas faire de peine à sa famille, elle n'eut pas en revanche celui de porter plainte ou de dénoncer celui qui affirmait l'avoir découverte. Ruggia était un militant de gauche, à la réputation irréprochable, très actif dans toutes les causes féministes, écologistes ou de société ; comment une adolescente aurait-elle osé porter atteinte à une telle façade de respectabilité?

En soi, Les Diables, en dépit d'un sujet relativement original, - l'odyssée de deux enfants, un frère violent et une sœur mutique, à travers la France,- n'est pas un film très réussi et vaut surtout pour la révélation de ses deux acteurs préadolescents, extrêmement talentueux, Vincent Rottiers et donc Adèle Haenel. Le mystère réside surtout dans le fait que Ruggia, en dépit d'une filmographie famélique, (il n'a tourné qu'un seul film depuis Les Diables), ait pu s'imposer six fois entre 2004 et 2019 comme coprésident de la prestigieuse Société des Réalisateurs de Films. Bien vu par ses collègues, arborant des opinions de gauche politiquement correctes, Ruggia disposait d'une cote de sympathie assez invraisemblable, inversement proportionnelle à sa production artistique et à son talent de metteur en scène. Pourtant ceux qui ont pu assister au tournage des Diables, et tout du moins voir le film, ont pu sans doute s'apercevoir d'un aspect discrètement malsain dans l'obsession que nourrissait Ruggia à l'égard d'Adèle Haenel qui, rappelons-le, n'avait que onze ans sur le tournage.

Abusant de sa position dominante de metteur en scène, il la conviait chez lui tous les week-ends, la caressait à des endroits inappropriés de son corps et lui envoyait des missives enflammées. C'est en voyant au printemps 2019 Leaving Neverland, le documentaire sur les exactions pédophiles de Michael Jackson, qu'Adèle Haenel a enfin compris ce comportement spécifique de prédateur et la difficulté d'y échapper lorsqu'on est enfant et naturellement partagé entre respect, admiration et terreur. Elle se culpabilisait alors que rien n'était de sa faute. Elle a d'autant plus compris lorsqu'elle a appris que Ruggia souhaitait refaire un film avec des adolescents dont les personnages porteraient les mêmes noms que dans Les Diables. Comme dans Twin Peaks, "ça recommence, ça ne cessera jamais"...

Sauf si une personne parle, brise enfin la loi du silence. Adèle a compris qu'elle devait prendre la parole, qu'elle pouvait en avoir la légitimité et que, ce faisant, elle aiderait de nombreuses personnes qui se sont trouvées dans la même situation. De son intervention vibrante et électrique dans le live de Médiapart, qu'on ne peut regarder sans larmes aux yeux, on retiendra de nombreuses phrases dont en particulier, celles-ci prenant acte qu'elle tend la main à ses sœurs de souffrance, pour lutter contre le silence  :  "Je dois le fait de pouvoir parler à celles qui ont parlé avant dans le cadre de #Metoo. C’est un responsabilité pour moi, aujourd’hui je ne suis pas dans la même précarité que la plupart des gens à qui ça arrive. Je voulais leur parler à eux. Leur dire qu’ils ne sont pas seuls (…) Le silence est la meilleure façon de maintenir en place un ordre lié à l’oppression. Les gens qui n’ont pas accès à la parole sont les opprimés. C’est pour ça que c’est crucial de parler ! »

Pour elle, il ne s'agit pas de vengeance ou de stigmatisation, mais d'une prise de conscience collective, afin que la société puisse enfin changer : "Les monstres, ça n’existe pas. C’est notre société. C’est nous, nos amis, nos pères. C’est ça qu’on doit regarder. Et on n’est pas là pour les éliminer, on est là pour les faire changer". Avec cette maturité de pensée, elle va bien au-delà d'un simple témoignage ou de l'expression d'un mauvais ressentiment. Elle se concentre sur l'avenir et la nouvelle société que nous pourrions appeler de nos vœux.

Nous ne connaissons pas Adèle Haenel ni n'avons aucun lien d'amitié avec elle, encore moins avec Christophe Ruggia. Nous l'avons adorée dans certains films, moins dans d'autres. On ne peut donc guère nous suspecter de complaisance ou d'accointances ; on a parfois eu la dent assez dure avec elle ou ses films et on l'aura peut-être à nouveau, elle nous pardonnera d'exercer en toute liberté notre jugement critique. Mais ce qu'elle a fait, en témoignant, dépasse largement le cadre de la fiction, revêt une immense importance sociétale et mérite toute notre admiration, sans réserves. Au lieu de se contenter d'être une héroïne dans ses films, elle a traversé le miroir et est devenue une véritable héroïne dans la vie, voire une icône. La société a changé de paradigme et est donc passée de l'icône-Deneuve, symbole du féminisme conservateur ou réactionnaire, à l'icône-Haenel, symbole du féminisme égalitaire et solidaire. En son temps, Catherine Deneuve avait tourné Liza, un film de Marco Ferreri, où elle portait un collier de chien et s'est illustrée récemment en signant une tribune de sinistre mémoire où les harceleurs et frotteurs étaient quasiment légitimés dans leurs pulsions. On imagine mal Adèle Haenel, emblème de la sororité militante, tenir le même type de rôle et cautionner la même tribune. De Deneuve à Haenel, la société a ainsi changé irréversiblement d'icône. Un détail amusant à noter : ces deux actrices se sont déjà croisées dans un film d'André Téchiné, au titre involontairement ironique, L'Homme qu'on aimait trop, illustrant ce passage du témoin entre deux générations de femmes, entre une icône d'hier et celle de demain, autour du sujet problématique de la masculinité. De plus, si on consulte de plus près la filmographie d'Adèle Haenel, on s'apercevra que le dernier film qu'elle a tourné à ce jour, est un film qui n'est pas encore sorti, au titre prémonitoire : Les Héros ne meurent jamais.  

La Société des Réalisateurs de Films s'est déjà exprimée et a entamé une procédure de radiation à l'égard de Christophe Ruggia. Le monde de la critique de cinéma est pour sa part étrangement assez silencieux, sonné, abasourdi par l'onde de choc. Un tel silence n'est pas concevable car cela signifierait que nous cautionnerions la société existante, où la domination masculine continue à faire des ravages. C'est pourquoi, en notre nom personnel, en tant que critique de cinéma et citoyen, nous assurons Adèle Haenel de tout notre soutien et de notre totale admiration car sa cause est juste, méritant de bâtir avec nous et bien d'autres cette société de l'avenir que nous devrions tous souhaiter. On pourrait ajouter que nous en avons aussi assez de ces fictions cinématographiques contaminées depuis des années par la testotérone, laminées et usées par les clichés, façonnées par des siècles de patriarcat et de domination masculine, et que d'autres récits sont possibles et nécessaires, racontés par des femmes, des homosexuel(le)s, des transsexuel(le)s, etc., ouvrant sur la diversité et la multiplicité des voix et des cœurs. Pour renouveler le cinéma, il faudrait ouvrir davantage qu'à 25% de femmes la possibilité de raconter leurs histoires sur grand écran. La littérature l'a fait et peut se glorifier de compter parmi ses œuvres les plus prestigieuses celles de Jane Austen, Emily Brontë, Virginia Woolf, Marguerite Duras, Nathalie Sarraute, etc. ou pour les homosexuels, Proust, Oscar Wilde, Genet, Cocteau. Une autre société est possible, un autre cinéma aussi.