La libération d'une femme

Rarement un film n'avait réussi à insuffler le manque physique d'un enfant fictif à son spectateur d'une manière aussi bouleversante. Debra et sa fille Bridget entretiennent une relation fusionnelle filiale. Complices rien que par leurs jeux de regards, les deux femmes se ressemblent et on oublie parfois laquelle est la mère de qui. Comme sa maman, Bridget a eu un enfant alors qu'elle était encore adolescente. On devine derrière les éclats de rires un bagage émotionnel lourd comme un tank. Les séquences d'ouverture posées entre les deux femmes suffiront à déclencher une douleur affreuse lorsque Bridget disparaît brusquement. L'actrice, Sky Ferreira, parvient à faire flotter l'omniprésence étouffante et fantomatique de son personnage tout le long. Le récit est celui de la lutte d'une mère, devenant exclusivement femme par la force des choses. Le thriller dramatique nous garde en suspens, avec presque autant de questions que sa protagoniste. Comment supporter l'absence et surtout l'absence de réponses? Comment rester en vie malgré la douleur insupportable? Sienna Miller se révèle encore plus forte que son personnage de mère-ourse profondément humaine. Le montage classique s'aligne parfaitement avec le dévoilement rusé des émotions, mises à nues dans un brin de scènes orchestrées en envolées lyriques saisissantes. Par ailleurs, le surgissement d'Aaron Paul s'incorpore homogènement avec toute la substance filmique d'American Woman (que des acteurs fortiches en somme).

En creux, American Woman, signé Jake Scott, le fils de Ridley, déjà responsable d'un très sensible Welcome to the Rileys, dresse un portrait de femmes américaines typiques : une "teen mom" dépressive, une mère célibataire enragée et désinvolte, et une femme au foyer lucide et soutenante. Des figures de femmes opaques capturées avec subtilité. On apprend sans surprise que les producteurs derrière ce drame époustouflant étaient également à l'origine de la production pour Manchester by the Sea. Le film nous laisse hoquetant en gros sanglots, et avec un fleuve intérieur pétri d'espoirs. Inintelligibles émotions fortes.

Enfin une québecoise !

Jeune Juliette, comédie dramatique ultra-lumineuse, trace le parcours initiatique d'une jeune adolescente potelée victime de harcèlement. Au rythme douloureux du passage à l'adolescence, Juliette ne se rend compte de sa "différence" qu'à travers les moqueries cruelles des autres. Sa meilleure amie, qui découvre sa "différente" orientation sexuelle, l'aime telle qu'elle se montre au monde : vive, drôle et meurtrie. Juliette croise le chemin d'un autre "différent", un jeune garçon apparemment autiste savant et surtout ultra-attachant. Original dans sa forme -le montage a été pensé comme si Juliette elle-même avait fabriqué le film- Jeune Juliette se vit comme une bouffée d'air frais importé des contrées canadiennes en tabarnak. L'originalité réside aussi dans la représentation familiale de Juliette. Pour une fois, la mère fait souffrir son enfant par son absence et le père se tient en socle solide et empathique.

Jeune Juliette se fait porte-parole d'êtres hors normes, et panse les maux subis au sortir de la tendre jeunesse. Bien que quelconque dans son sujet, le film évite l’écueil de poser la préadolescence en victime. Au contraire, le ton se révèle tranchant, et prend à bras le corps les tenants et aboutissants de la sensation de non-appartenance. Une brillante et modeste épopée de "weirdos" transformés en superhéros par Anne Emond, une cinéaste à la sincérité évidente.