Ce vendredi 13 septembre 2019, les gens les plus raisonnables auraient renoncé à se déplacer un jour de grève quasi-totale et à se rendre à l'Etrange Festival. Oui mais l'amour pour le cinéma n'a jamais rien eu de raisonnable et il faut bien mal nous connaître pour croire un seul instant que la grève (même si on peut partager les motivations des cheminots) allait avoir raison de nous. 

C'est d'ailleurs là que l'on reconnaît les vrais fans de cinéma qui y vont même lorsque les circonstances sont difficiles, voire impossibles, et non pas lorsque toutes les conditions sont réunies avec champagne et cocktail à la clé. On se reconnaissait donc avec un sourire d'approbation, ceux qui étaient là au Forum des Images et qui avaient bravé les interdictions, comme les survivants d'une guerre difficile. 

L'ironie du sort a voulu que les deux films que nous avions choisi de voir, presque complètement au hasard, traitaient d'errance et de voyage impossible. Contrairement à ce que pense Claude Lelouch, il n'y a jamais vraiment de hasard et de coïncidences mais la vie se révèle par la nécessité et la maîtrise de ses déterminismes, en bref par la rencontre avec son destin personnel, plus ou moins brillant, mais qui n'appartient qu'à soi. 

Le premier film faisait partie de la carte blanche laissée à Jean-Pierre Dionnet. Ancêtre du Survival, La Proie nue est l'un des rares films de Cornel Wilde, acteur hollywoodien qui y montra un superbe talent de metteur en scène. Lors d'un safari en Afrique, un groupe de chasseurs refuse de faire un don à une tribu en dépit de l'insistance de son guide. La tribu massacre la totalité des chasseurs et laisse quelques heures au guide, avant de se lancer dans sa poursuite effrénée. Haletant et magnifique, le film a été tourné dans les décors naturels de l'Afrique du Sud et restitue la sauvagerie d'une chasse où l'homme est véritablement un loup pour l'homme, sans même évoquer les lézards, serpents et autres animaux qui peuvent menacer la vie humaine. Cornel Wilde joue lui-même le rôle du guide pourchassé et ne nous épargne rien de sa fuite désespérée. Un classique méconnu qui a inspiré et influencé bien des survivals depuis, sans que la dette ait jamais été reconnue et payée. 

Pour le deuxième film, on y allait un peu à reculons. Il était programmé et on se demandait vraiment s'il n'était pas plus sage de rentrer directement à la maison. Après s'être attristé sur nos rangs décimés de cinéphiles, le  délégué général du festival, Frédéric Temps, nous a alors parlé de ce qui était pour lui l'un des plus beaux films de la compétition. Cela nous a un peu rassurés, même s'il nous vantait les mérites d'Institut Benjamenta il y a quelques jours. De plus, le film était produit par Ulrich Seidl, cinéaste assez controversé et contesté. Bref, on pensait rester dix minutes et peut-être à notre grande honte s'éclipser discrètement. 

On aurait eu tort. Lillian, présenté aussi cette année à la Quinzaine des Réalisateurs, est l'un des deux grands chocs de l'Etrange Festival, avec donc Swallow. Du grand et pur cinéma. Pourtant le film n'est pas a priori attractif : le personnage principal féminin est quasiment muet, il n'y a pas d'intrigue ou d'interaction avec d'autres personnages (ou si peu) et il ne se passe donc rien. Ce qui permet au film de se déployer et au contraire de permettre qu'il se passe absolument tout. L'argument est très simple : une jeune émigrée russe essaie de faire carrière dans la pornographie à New York mais se fait éjecter au bout de cinq minutes d'entretien. Elle décide alors de rentrer en Russie. Par manque d'argent, elle va essayer de traverser tous les Etats-Unis à pied, de New York à l'Alaska, en espérant rejoindre le détroit de Behring et revenir ainsi en Russie. 

Ce voyage sera donc le grand prétexte pour traverser une Amérique qu'on voit peu, celle de La Ballade de Bruno de Werner Herzog et des premiers films d'Harmony Korine. On peut également penser à d'autres films exceptionnels comme Sans toit ni loi d'Agnès Varda ou Under the Skin de Jonathan Glazer. On reviendra plus en détail sur ce film extraordinaire au moment de sa sortie le 11 décembre mais il s'inscrit d'ores et déjà parmi les plus beaux films de cette année et a fortiori de cette édition de L'Etrange Festival. On ne regrettera donc pas une seule seconde d'avoir traversé la grève à pied et de revenir ensuite chez soi, passé minuit. Car on garde en mémoire que cela reste très en-dessous de ce que Lillian a vraiment traversé. Car Lillian est librement adapté d'une histoire vraie qui s'est passée dans les années 20, un siècle avant la sortie de ce film. A ne pas manquer.