Pour le Jour 8, après des avant-premières très attendues (Adoration, Swallow, Knives and skin), nous revenons à des plaisirs plus paisibles et non moins délectables, ceux d'apprécier avec le recul nécessaire des pépites de l'histoire du cinéma, redécouvertes grâce à l'Etrange Festival. Car l'Etrange Festival représente aussi l'occasion exceptionnelle d'élargir sa "Movie Culture", de voir enfin sur grand écran des films qui n'étaient que des titres dans notre mémoire au fil de l'eau. Lors des jours précédents, nous avions amèrement regretté d'avoir manqué Danger, Planète inconnue. Nous allons enfin nous rattraper un peu dans les jours qui viennent et compléter les béances de notre culture cinéphilique lacunaire.

Il aura donc fallu attendre une semaine pour que nous puissions enfin voir notre film asiatique du Festival. Ce n'était pas faute d'envie mais surtout d'opportunité. The Fable, par exemple, nous faisait de l'œil mais à chaque fois une autre projection plus essentielle s'imposait à tort ou à raison. Cette fois-ci, nous avons enfin découvert un film japonais mythique des années soixante, La Marque du Tueur de Seijun Suzuki, un film de gangster parodique, complètement fou, où une jeune femme se fait violer, ce qui suscite le courroux d'un tueur classé numéro 3 dans la hiérarchie des gangsters professionnels. Or ce numéro 3 est confronté à l'hostilité d'un numéro 1 que personne n'a jamais vu. Cette intrigue assez passe-partout constitue en fait le prétexte d'un délire total où les tueurs se déplacent comme des frères siamois, dos à dos, dans des plans stylisés, montés à la serpe. Le scénario, assez incompréhensible, n'était pas le fort de Suzuki. En revanche, du côté de la nervosité des plans, de l'énergie dégagée et de la discrète classe de la mise en scène, Suzuki avait peu de concurrents. Une bonne surprise pour un film culte que personne n'avait vu dans la salle, avant la projection (si l'on en croit le sondage rapide effectué par l'animateur de cette séance).

Le planning n'était pas si mal étudié cette fois-ci, ce qui permettait d'enchaîner deux séances à la suite. On se retrouve alors dans la grande salle 500 pour célébrer les frères Quay. Les deux frères révélés il y a plus de 20 ans par l'Etrange Festival ne pouvaient manquer ce joyeux anniversaire des 25 ans. Ils présentaient ainsi un court métrage d'animation de 20 minutes intitulé The Doll's Breath, suivi par leur film le plus célèbre, Institut Benjamenta, qui va bientôt ressortir en salle le 4 décembre.

Leur court métrage a l'insigne honneur d'avoir été produit par Christopher Nolan, en personne, à travers sa société Syncopy. Très beau plastiquement, il nous embarque dans une rêverie en couleurs délavées, même si le sens échappe comme souvent dans le travail des frères Quay. Cette tendance sera confirmée par la projection d'Institut Benjamenta, à côté duquel un David Lynch paraît extrêmement cohérent et rationnel. Car, contrairement à Lynch qui croit encore en la narration et des personnages, les frères Quay, tout comme Guy Maddin, sont passés à l'étape suivante, c'est-à-dire, placer leur intérêt pour l'image et le travail de raffinement esthétique, largement avant celui de construire une narration vertébrée et relativement logique. D'Institut Benjamenta, il reste par conséquent surtout une atmosphère très onirique, composée à partir de plans en noir et blanc sublimissimes quasiment à chaque seconde. On a ainsi l'impression de feuilleter des vieux grimoires tombés dans l'oubli, entretenant une aura de cinéma muet autour des quelques personnages du film. Une étrange sensation, c'est le cas de le dire, peut-être pas inoubliable mais relativement obsédante.

Or, justement, le film qui a la lourde charge de clore cette journée merveilleuse au pays du cinéma s'intitule L'Obsédé. Œuvre tardive de William Wyler, cinéaste largement méconnu ou trop connu pour Ben-Hur et Vacances romaines, elle a permis à son auteur de lâcher la bride à son univers personnel. Bénéficiant de la présence magnétique d'un Terence Stamp avant Théorème et de la sensualité extraordinaire de Samantha Eggar (qu'on retrouvera plus tard dans Chromosome 3 de David Cronenberg), L'Obsédé fait partie de ces films britanniques des années 60-70, délicieusement pervers et immoraux. En le voyant, on a ainsi l'impression d'avoir déniché le chaînon manquant entre Le Voyeur de Michael Powell pour le côté solitaire et pitoyable du "héros", et Le Limier de Joseph L. Mankiewicz pour l'aspect de huis clos à deux personnages. On pourrait même rajouter Frenzy d'un certain Alfred Hitchcock à cette suite éblouissante de films.  

Si on résume le film de manière assez basique, L'Obsédé se focalise, si l'on peut dire, sur un personnage asocial, employé de banque et collectionneur de papillons à ses heures perdues. Il gagne une fortune à la loterie, ce qui lui permet de tisser un piège à l'égard de Miranda, une jeune étudiante aux Beaux-Arts, dont il est éperdument amoureux. Il va alors la kidnapper et la séquestrer pendant quatre semaines, en espérant qu'elle apprendra à mieux le connaître, et qui sait, peut-être l'aimer en retour. Racontée comme cela, l'intrigue peut paraître assez sordide. Pourtant, de cet amour platonique non réciproque, va naître une certaine constellation de destins, ce qui permettra à Wyler de peindre les contrastes de la nature humaine. Qui est plus idéaliste, de Freddie ou de Miranda? Peut-être pas celle que l'on croit. Magnifiquement cadré et mis en scène, L'Obsédé est une perle qui mérite d'être redécouverte, au point qu'on peut légitimement se demander s'il ne serait pas le meilleur film de William Wyler, bien loin des joliesses de ses précédents films. Une plongée dans un cauchemar ordinaire, qu'Alfred Hitchcock n'aurait certainement pas désavoué. On se demande même s'il aurait pu faire mieux. La fin du film, loin de relâcher la tension, la rend encore plus insupportable et inexorable, rappelant avec des années d'avance celle du  Silence des Agneaux. L'Obsédé, après Psychose et Le Voyeur, est peut-être l'un des premiers véritables films de serial-killer, symptomatique de la crise d'identité psychologique des personnages dans le cinéma contemporain. On n'est pas près d'oublier la silhouette de pantin prostré et désarticulé de Terence Stamp face à la sensualité débordante de Samantha Eggar. Un grand film qui surclasse sans forcer le reste de ce que l'on a pu voir lors de cette journée.