Plus on va à l'Etrange Festival, plus on prend conscience que les véritables fanas, fondus et passionnés de cinéma sont sans doute là, bien plus qu'à Venise (on y va aussi et surtout pour la ville) ou à Deauville (les gens vont surtout s'y montrer et dîner). Non, ici, on fait des découvertes de cinéma, en-dehors de toute censure ou de toute morale surplombante. Le public réagit au style, à la mise en scène et à l'originalité des films, et se fiche pas mal des réputations ou prétentions auteuristes de certains metteurs en scène. La programmation est ainsi très riche, entre découvertes de la compétition, avant-premières uniques et résurrection de pépites oubliées. Il est alors impossible de tout voir, vu que seuls les films de la compétition ont droit à deux projections.

Ce week-end, on s'est surtout concentré sur deux événements incontournables: la présentation de La Petite Fille au bout du chemin de Nicolas Gessner, présenté par un Pacôme Thiellement, plus Docteur Jacoby que jamais. Ce film est ressorti de l'oubli grâce à Twin Peaks the Return qui le cite deux fois dans les séquences consacrées à Audrey Horne. En dépit d'une musique légèrement surlignante signée Mort Schuman (qui apparaît aussi dans le film) et d'une mise en scène assez peu imaginative, le film a pourtant gardé tout son potentiel émotionnel, surtout grâce à une Jodie Foster qui, déjà adolescente, était marquée par le sceau d'un talent exceptionnel. La Petite fille au bout du chemin raconte l'histoire d'une adolescente qui va, pour se protéger, devenir une serial killeuse. En nous mettant d'emblée du côté du personnage de Jodie Foster, on comprend ses raisons dans ce conte sur une enfance meurtrie par les contraintes et les perversions des adultes. On regrettera à peine d'avoir manqué la séance de The Wretched, c'est dire l'intérêt de cette séance.

Dimanche, c'était LE grand moment du Festival. La célébration de l'anniversaire d'Alejandro Jodorowsky, toujours aussi vert et vivace à 90 ans. En vérité, il a eu ses 90 ans en février mais l'Etrange Festival ne pouvait passer à côté de l'anniversaire de celui qui reste une référence, un maître dans le monde du bizarre, au même titre ou presque qu'un David Lynch. Après une lettre d'admiration du programmateur et une déclamation poétique d'Arthur H, nous avons donc eu droit pendant vingt bonnes minutes à un discours libre de Jodorowsky qui se tenait bien droit, sans la moindre canne, et nous a présenté la version remontée de son film maudit, Le Voleur d'Arc-en-ciel. Il a particulièrement insisté sur la nécessité de spiritualiser la matière et de matérialiser l'esprit, et a indiqué que ce film était la rencontre étrange entre le cinéma d'art et le cinéma industriel. Tel quel, Le Voleur d'arc-en-ciel pâtit en fait de la faiblesse de son intrigue (une histoire d'héritage qui n'aboutit pas) mais appartient complètement à l'œuvre de Jodo, étant donné le nombre de clins d'œil bizarres se trouvant presque à chaque plan (la rencontre entre un géant et un nain, la présence d'une femme forte, la fourrure d'un chien qui parle à travers son maître qui ne peut se résigner à sa mort, un dîner où les chiens sont assis à côté des convives, etc.) Ce n'est pas le meilleur film de Jodorowsky, on réservera sans doute cet honneur à Santa Sangre, également présenté dans le cadre de ce Festival, mais l'essentiel était de revoir en chair et en os Jodorowsky, toujours aussi en forme, voire largement plus en forme que la plupart de ses spectateurs réunis. Quel bonhomme!