Portrait de femmes insoumuses : Delphine Seyrig et Carole Roussopoulos

Le sublime documentaire Delphine et Carole, insoumuses retrace avec panache l'amitié entre deux femmes, deux activistes précieuses dans la lutte féministe des années 1970. L'une était actrice de cinéma, héroïne d'Alain Resnais, Marguerite Duras, François Truffaut, Jacques Demy et Chantal Akerman ; l'autre était pionnière de la technique vidéo (première femme à s'être emparée d'une caméra légère, après Jean-Luc Godard) et  documentariste acharnée (plus de 120 films à son actif) jusqu'à sa disparition en 2009. Ensemble, elles ont agité la fourmilière du changement et ont embarqué d'autres fourmis combattantes sur leur passage. Sélectionné à La Berlinale, le documentaire brillant de Callisto McNulty est à l'évidence digne de toutes ses récompenses : Prix du Jury au Festival de Films de Femmes de Créteil et Grand Prix au Festival de Genève. Composé intégralement de vidéos et d'images d'archives (un ancien entretien avec Carole et des archives provenant principalement du centre Simone de Beauvoir) le film demandait un travail colossal de recherche, de réflexion et de fabrication pour montrer à leur juste valeur la puissance et la malice de femmes hors du commun.

Une seule solution : autre chose

Si le terme "féminisme" reste perçu comme une appellation grossière pour certain(e)s, pouvant effectivement résonner avec une idée préconçue de femmes hystériques, Carole et Delphine s'emparent du terme et le rendent magnifique, et surtout très sympathique. Delphine Seyrig tétanisait les gens par sa liberté d'expression explosive en contradiction avec sa figure de belle actrice blonde aux allures de "modèle", alors que, si on s'intéressait à elle, elle dégageait une joie de vivre évidente et inépuisable. Les deux amies ne possédaient pas de convictions : elles vivaient leurs convictions. Comme l'illustre une vidéo datant de 71 et réalisée par Carole "Y'a qu'à pas baiser", témoignant des manifestations pour l'avortement et des divergences d'opinions des Français à l'époque.

Le cinéma devient une arme de lutte. Grâce à des montages et créations vidéos dignes de la crème de la Nouvelle Vague, Carole et Delphine transforment des idées féministes en matière cinématographique, souvent sur un ton ironique grisant. Au-delà des idées vitales transmises, la mise en scène du documentaire est rafraîchissante de bout en bout. De la même façon que les femmes se montrent d'une drôlerie captivante, Callisto McNulty transmet avec force d'insoumission et un humour formidable, le cœur de la révolution féministe des années 70. "On a toujours vu les femmes telles que les hommes les ont dépeintes" est ainsi déclaré avec justesse lors d'un micro-trottoir. En effet, des phrases comme "Elle est assez belle mais trop masculine" révèle les attentes envers les femmes à l'époque. Le film invite forcément à réfléchir à la cause féministe actuelle. On se rend compte que la seule réelle différence aujourd'hui, de manière générale, réside dans le fait que les pensées et l'oppression envers les femmes, la tyrannie de l'image par exemple, sont désormais induites et non déclarées ouvertement mais restent malheureusement presque inchangées. "3 pas en avant, 3 pas en arrière" chanteront des militants lors d'une scène de manifestation : rien ne résonnera autant avec l'époque contemporaine et les divers droits fondamentaux régulièrement remis en cause.

En capturant l'énergie touchante et inflexible de ses protagonistes, Delphine et Carole donne furieusement envie à son spectateur d'aller regarder toutes les vidéos d'archives invraisemblables et d'investiguer sur ce mouvement historique, malencontreusement absent des livres scolaires. Le film invite à faire l'état des lieux sur les conditions actuelles de l'égalité entre femmes et hommes et fait naître une terrible envie d'agir pour la révolution féministe ainsi que d'autres révolutions à venir. Et par-delà les luttes contre l'oppression parfaitement retranscrites, le film donne envie de prendre confiance en soi, d'assumer sa personnalité, d'arrêter de s'excuser parce que nous sommes nous-mêmes. Les "insoumuses" mériteraient les honneurs de tous les festivals et d'être distribuées au maximum dans les salles. On n'aurait pas imaginé plus belle surprise que Delphine et Carole pour clore le voyage de Rétro-HD au FIDMarseille.