Bonello, maître de l'envoûtement

En ce 3ème jour, Bertrand Bonello, invité d'honneur, tenait une masterclasse précédée de Qui je suis, un de ses premiers courts métrages. Le film, si modeste soit-il, est un bel hommage à son artiste fétiche, Pier Paolo Pasolini. Ce rendez-vous était avant tout l'occasion d'une mini-rétrospective de l’œuvre bonellienne à travers de courts extraits bien articulés (dont De la guerre, Mathieu Amalric coincé à l'intérieur d'un cercueil alors qu'il souhaitait simplement tester les produits de pompes funèbres...) illustrant bien les obsessions de son cinéma : bandes originales narratives et ensorcelantes, les femmes en collectif, la matière brute ou organique (la manière de filmer le sexe et le corps dans Le Pornographe et L'Apollonide, les entrailles déversées crûment dans Zombi Child, les tissus millimétrés de Saint Laurent...). Le cinéma de Bonello est un cinéma de l'envoûtement, que ce soient les vaudous et la magie noire dans Zombi Child sur le fond ou, dans la forme, avec des temporalités étirées et des scènes lentes voire hypnotiques...

Danse méditative d'un moine somnambule

Courte vidéo-installation pour la Biennale de Venise 2012, Sleepwalk est une proposition s'inscrivant dans le cycle "Des marches, démarches" du FID ainsi que de la rétrospective du grand réalisateur taïwanais Tsai Ming-liang (La Saveur de la Pastèque, Les Chiens Errants, The Hole), également président du jury de la compétition internationale au festival. Le film de 20 minutes entre dans la continuité de son travail sur Walker et des questionnements autour de la marche en tant que pratique artistique, de santé voire d'action militante. Sleepwalk dévoile un moine qui s'endort, qui se met à ronfler (plus ou moins vigoureusement) puis qui déambule très lentement entre les murs d'une installation contemporaine, sorte de labyrinthe fait de briques cartonnées et de fils bleutés semblant  accrochés au ciel. Le film évoque une méditation filmique et une lente danse en forme de marche. Il nous confronte à la lenteur, au vide en voie de disparition dans la société occidentale. Si la proposition reste intéressante, elle paraît insignifiante par rapport au reste de l’œuvre de son réalisateur. Sleepwalk servait davantage à mettre son spectateur dans un état de profond apaisement pour le préparer au deuxième film, la véritable pépite d'une séance sous le signe d'artistes taïwanais.

Le merveilleux Lama cracheur d'eau bouillante

The Boiling Water Lama concentre le meilleur de la substance imprévisible que l'on nomme "art documentaire" : déclencher chez son spectateur des questionnements politiques et historiques profonds à travers un récit captivant et harmonieux. Le Lama de Sichuan, province jouxtant le Tibet, donne des consultations holistiques de médecine traditionnelle tibétaine : des saignées de "mauvais sang" pour les douleurs et les blocages, un brûlage de la peau avec des encens incandescents pour favoriser la bonne circulation énergétique, des ordonnances du nombre de prières à faire pour guérir... Jusqu'à une séquence très impressionnante où l'on voit tout le village attendre impatiemment pour se faire cracher de l'eau bouillante dessus (les croyants prêts à recevoir la "réponse" unique du Lama). Le film de Adiong Lu dévoile des traditions et pratiques qui peuvent se percevoir comme "barbares" pour les non-habitués. C'est grâce à la justesse de son regard qu'on se retrouve emporté et touché par les demandes de nombreux patients passant dans le cabinet du "docteur Lama". De manière sous-jacente, la misère du village attriste énormément, notamment à travers des plans sur une terre-poubelle, la nature remplacée par un continent affreux de matière plastique. Le temps laissé à la réflexion du spectateur permet de se rappeler que la vraie culture tibétaine est en voie de disparition (à cause de la dictature chinoise) et que les protagonistes qui nous touchent tellement se trouvent être en réalité les derniers Tibétains authentiques existant à ce jour...

Une journée refermant un véritable voyage pour les sens, l'esprit et le cœur...