Tous ceux qui ont vu Les Amants du Texas et A Ghost Story savent qu'ils tiennent en David Lowery l'une des plus belles promesses du cinéma américain contemporain, un cinéaste ami qui vous accompagnera tout au long du chemin avec son œuvre, en sachant émouvoir sans être mélodramatique, en étant profond sans être abstrait, et en vous aidant parfois à mieux comprendre et élucider les mystères de la vie.  

En dix ans de carrière, il a déjà tourné cinq films dont au moins deux chefs-d'oeuvre, les deux films précités. Il a commencé par le cinéma indépendant mais a tourné avec des stars (Rooney Mara, Casey Affleck, Robert Redford). Il a même tourné un remake en live-motion d'un grand succès de Disney, Peter et Elliott Le Dragon, qui, bien que réalisé à l'intérieur du système hollywoodien, demeure un film extrêmement personnel. C'était manifestement l'occasion pour le Champs-Elysées Film Festival d'organiser une masterclass autour de son œuvre qui s'annonce passionnante. 

David Lowery revendique sereinement un statut de cinéaste indépendant, lui qui a toujours rêvé de présenter ses films à Sundance, depuis son court métrage Pioneer, où apparaissait déjà le musicien Will Oldham. Même s'il lui est arrivé de travailler pour le géant Disney, il a toujours préféré faire ses films en petit groupe, avec les mêmes collaborateurs (mêmes producteurs, mêmes acteurs dont Casey Affleck qui a tourné trois fois avec lui, même musicien, Daniel Hart). Car cela lui permet de prendre le temps de découvrir avec ses acteurs ce qui peut arriver à ses personnages. Il aime pouvoir prendre son temps de laisser venir à lui les choses et de se laisser surprendre par la beauté des accidents inattendus du tournage. Il apprécie beaucoup de faire des films qui se situent un peu hors du temps, des films qu'on ne peut dater (avec l'exception de The Old man and the Gun, qui fourmille de dates, comme il s'agit d'un biopic). Tourmenté par les thématiques du temps qui passe, du deuil et de la douleur, il reconnaît s'émouvoir facilement dans la vie et avoir beaucoup de compassion pour les gens, ainsi que pour ses personnages. Il ne souhaitait pas par exemple voir souffrir le personnage de Robert Redford dans The Old man and the gun. Cette vive sensibilité, cet amour pour les gens, se trouvent sans doute au cœur de son cinéma. 

Les fans de A Ghost Story apprendront que le fantôme n'était pas toujours incarné par Casey Affleck sous son drap blanc, et que cela n'avait guère d'importance, tant la gestuelle avait été élaborée en amont. En revanche, David Lowery ne savait pas au moment du tournage si ce qu'il tournait était destiné à devenir un long ou un court métrage. Ce qui montre la beauté et l'ouverture du projet qui consistait en une véritable expérimentation. Lowery aime bien surprendre et faire ce qui lui plaît, ne travaillant que sur les projets qui le passionnent vraiment, comme il l'a fait sur Peter et Elliott le Dragon qu'il a transformé en histoire de deuil. Pourtant, même s'il travaille actuellement sur un nouveau film sur le temps qui passe, il déclare vouloir faire la différence entre les constantes d'une œuvre et la conscience de la redite qui risque de changer les thèmes en cliché, ce qui arrive parfois, selon lui, dans certains films de Spielberg, avec le thème du père absent. Il espère bien après ce nouveau film, changer de thématique et parler d'autre chose que le temps qui passe. 

C'est d'ailleurs un peu ce qui s'est produit avec The Old man and the Gun. Cette brillante comédie n'a radicalement rien à voir, stylistiquement parlant, avec les précédents films de David Lowery. Alors que Les Amants du Texas se plaçaient dans la lignée d'un Terrence Malick, et A Ghost Story sous la tutelle d'une Chantal Akerman ou d'un Béla Tarr, cinéastes plutôt lents et contemplatifs, The Old man and the Gun se situe plutôt entre La Mule de Clint Eastwood, dernier galop d'un cheval sur le retour, et Arrête-moi si tu peux de Steven Spielberg. Certains plans évoquent même par leur vitesse le Scorsese des Affranchis, ce qui montre l'ahurissante virtuosité de Lowery, réellement capable de tout faire. Thématiquement, le film est un hymne à la vie et un hommage définitif à Robert Redford qui y trouve l'un de ses plus beaux rôles, en braqueur gentleman qui ne peut s'empêcher de continuer en dépit des risques, afin de ressentir le frisson d'une existence plus intense. Jeu de chat et de la souris entre Redford et Casey Affleck, en flic chargé d'arrêter ce Forrest Tucker qui le nargue, The Old man and the Gun est aussi un hommage au cinéma classique (ce formidable passage sur les 16 évasions précédentes de Forrest Tucker), à l'élégance et aux manières de gentleman. On y entend d'ailleurs cette phrase débitée d'un ton sarcastique par Redford : "l'élégance vous ouvre beaucoup de portes. Elle permet même de faire passer les choses quand on les fait pour de faux", Affleck lui répliquant "mais je fais vraiment les choses", cet échange étant un peu symptomatique de la place indécidable de Lowery dans le cinéma hollywoodien. Ce beau film, sorti pourtant aux Etats-Unis, n'aura eu droit ici en France qu'à une sortie en VOD. C'était donc la seule et unique occasion de le voir sur grand écran. On s'interroge encore sur les mystères de la distribution française. Notons que The Old man and the Gun est aussi une bouleversante histoire d'amour entre personnes du 3ème âge, avec une merveilleuse Sissy Spacek dans le rôle de Jewel la bien-nommée. On y constate une nouvelle fois cet amour pour les gens, exempt de tout jugement manichéen et moraliste, qui est l'une des caractéristiques de l'écriture de Lowery. 

On aurait pu en rester là pour cette journée dédiée à David Lowery mais c'eût été bien mal nous connaître. La curiosité nous taraudait d'aller voir Vif-Argent de Stéphane Batut, film de l'ACID, ayant remporté récemment le Prix Jean-Vigo. Or la surprise fut grande de voir dans ce film des échos de A Ghost Story, car on y découvre le personnage de Juste, jeune homme semblant être la réincarnation d'une personne disparue, qui, en revêtant sans le savoir une veste vif-argent, devient invisible aux yeux de sa bien-aimée. Finalement il passe réellement du côté des morts et ce sont alors les vivants qui deviennent invisibles à ses yeux. Rempli de belles idées, pas toujours abouties, le film doit beaucoup à la présence de Judith Chemla qui parvient à rendre crédible cette histoire à la lisière du fantastique. Il n'en demeure pas moins un climat qui se situe étrangement dans le prolongement, entre vivants et morts, de A Ghost Story, ce qui permettait de clore de belle manière cette journée David Lowery.