Le cinéma indépendant américain est très divers, riche et varié et ce samedi en offrait la plus lumineuse démonstration. Tout d'abord en fin d'après-midi, Debra Granik, la précieuse cinéaste de Winter's bone et Leave no trace nous offrait sa masterclass. Elle nous a ainsi expliqué son parcours étonnant : à l'origine, elle vient de la vidéo éducative, ce qui permet de comprendre dans sa filmographie son intérêt pour la relation entre le sujet et son environnement. Ses films ont donc une dimension documentaire incontestable, même si elle a indiqué que les deux démarches sont un peu antinomiques : autant on donne un maximum de renseignements sur le personnage d'un documentaire, autant on en soustrait dans le cadre d'une fiction pour préserver le mystère. Sa méthode de casting est aussi très singulière car elle préfère avoir affaire à des amateurs ou semi-amateurs qu'elle trouve sur le lieu du tournage ou du moins à des acteurs qui ont exercé un autre métier qu'acteur dans leur vie (soldat, fermier, etc.), ce qui permet d'enrichir la manière dont leur vécu transparaît à l'écran. 

Elle n'a tourné que trois films en quinze ans mais ces trois films comptent dans le paysage du cinéma indépendant américain. Dès son premier film, Down to the bone, elle s'est intéressé aux tourments d'une femme soumise à son addiction à la drogue. Elle a continué par la suite à s'intéresser aux marginaux, aux exclus de la société, tout en célébrant leur lien avec la nature, dans les très beaux Winter's bone et Leave no trace. Dans Leave no trace, l'un des plus beaux films de 2018, elle se focalisait sur un ex-militaire en syndrome post-traumatique qui choisit de fuir la civilisation avec sa fille adolescente. Comme ses personnages, elle assume sa place, en marge du système, elle dont le talent est pourtant incontestablement reconnu. 

A priori, il n'existe aucun rapport entre Debra Granik et S. Craig Zahler dont le nom semble évoquer à tort une série Z sortie de derrière les fagots. Pourtant lui aussi vient du cinéma indépendant et a exercé d'autres métiers, dont batteur d'un groupe de heavy metal et romancier. On s'attend au pire quand on va voir son nouveau film, Dragged Across Concrete, avec Mel Gibson et Vince Vaughn, présenté en avant-première dans le cadre du Champs-Elysées Film Festival, et on a droit au meilleur. Film de genre à la durée inhabituelle (2h39) sur des flics pourris qui vont se trouver dépassés par une affaire de lingots d'or, Dragged Accross Concrete surprend et éblouit par sa mise en scène. Cadres larges, découpage précis, photographie volontairement dans le clair-obscur, tout le film respire la maîtrise de la mise en scène. On y verra cent fois plus de cinéma que dans le film de James Franco projeté hier. On a rarement vu depuis longtemps Mel Gibson aussi bon, en flic pourchassé par un quotidien sordide et s'exprimant sous forme de pourcentages. Vince Vaughn, en collègue placide, le complète parfaitement. On notera aussi dans un casting parfait, la jolie présence de Jennifer Carpenter, en mère séparée de son enfant. S. Craig Zahler parvient en romancier qu'il est, à transcrire la densité humaine de chacun de ses personnages, en plus de soigner particulièrement l'esthétique de ses séquences. 

Oh tristesse! Dragged Across Concrete ne sortira pas au cinéma en France, alors qu'il l'aurait mille fois mérité, bien plus que les daubes qui envahissent nos écrans. Il n'aura droit qu'à une sortie DVD le 3 août 2019. Mais ceux qui étaient à cette séance n'oublieront pas de sitôt cette présentation rare et exceptionnelle sur grand écran. Le cinéma indépendant américain est divers, varié mais surtout très beau.