À propos des monstres

Présenté en compétition longs-métrages, Chained for Life est le récit perturbant d'une rencontre extraordinaire entre Mabel, une actrice magnifique et Rosenthal (interprété par Adam Pearson, l'acteur d'Under The Skin), un acteur en devenir qui a pour particularité d'être défiguré par sa neurofibromatose. Le film se déroule sur le tournage d'un film de genre digne du chef-d’œuvre de Georges Franju et entre forcément en écho avec Freaks, le classique de Tod Browning ou encore avec une brillante lyncherie (en même temps sur les Champs se déroulait la masterclass du Dale Cooper de Twin Peaks). Malgré les inspirations certaines, jamais le thème du "monstre" n'avait été traité de cette manière au cinéma. Le réalisateur nous l'a présenté ainsi : "pour moi, c'est une comédie, mais si vous me dites que c'est une tragédie, je ne vous contredirai pas."

La force de Chained for life réside dans sa capacité à faire planer des stéréotypes, puis les fait enfler, pour les faire exploser dans des instants grotesques. Aaron Schimberg dresse un portrait d'une souffrance effrayante et s'amuse avec son propos : "le rire n'est jamais loin de la dérision" dira un des personnages avec justesse. Rire de la condition de ces êtres revient à dédramatiser et prendre du recul. Plus aucun monstre ne se tient devant nous. Il ne reste que des humains porteurs d'une empathie grandie. La figure boursouflée de Rosenthal devient bien vite un miroir à nos propres difformités.

La prestation des acteurs rivalise presque avec le propos poignant et non-manichéen sur le handicap. Plus particulièrement, c'est le discours sur les "anormalités" physiques et ses conséquences dans notre société qui dévaste le cœur et l'esprit du spectateur. 

Marqués d'une différence sur leurs corps ou leurs visages "à vie", ces êtres nous fascinent, nous repoussent et nous touchent alternativement. Le film amène ainsi à la réflexion avec brio. Naître avec ou développer une "difformité" entraîne automatiquement une souffrance pour son détenteur (et non victime). Avec son Chained for life, Aaron Schimberg envoie un magnifique coup de projecteur sur les rebuts de la société, et joue intelligemment avec tous les stéréotypes qui les accompagnent. Notamment, plane en arrière-plan l'histoire d'un "tueur à cicatrices" qui aura pour but de faire douter le spectateur sur les intentions de ces "monstres". Et puis, la relation entre Mabel et Rosenthal reste extrêmement ambiguë : que veut-on qu'ils tissent comme lien? Un soutien professionnel? Une amitié hors normes? Une relation amoureuse inattendue dont nous serions les voyeurs?

Sans aucun doute, on ressort du film "changed for life"* (*changé à vie) !

Le film mérite amplement une distribution en salles françaises.