C'est devenu un lieu commun sur le tapis rouge : chaque année, au Festival de Cannes, les films parlent de notre monde. On commente souvent les films projetés en les qualifiant de portraits subtils, justes ou sans concession d'une réalité politique et sociale. Et voir dans les films une portée politique immédiate est tentant : en effet, quoi de mieux pour rendre visible un film sur La Croisette que d'en faire un vibrant commentaire de nos sociétés ? Mais si on s'arrête un instant pour y réfléchir, de nombreuses questions émergent. Au centre de ces questionnements, un constat amer : la fête la plus prestigieuse du cinéma n'est peut-être pas le meilleur endroit pour parler de conflits sociaux... Ce qu'on verra après un petit tour d'horizon des propos politiques qui se livrent à Cannes, entre le fromage et le dessert.

 

Cannes : son soleil, ses plages, son Boulevard de la Croisette, son festival... et la controverse annuelle qui l'accompagne. Fait bien connu des festivaliers, chaque année, une polémique mettra le feu au tapis rouge : dans la période post #MeToo, ces polémiques sont bien évidemment liées aux questions de sexisme ordinaire et de la place réelle des femmes dans le cinéma, ce qu'on a pu voir cette année avec le maigre débat concernant la Palme d'or d'honneur attribuée à Alain Delon. Le Festival de Cannes est un moment particulièrement adapté aux discours politiques : déjà parce qu'il réunit en un même espace tous les plus grands noms du cinéma et de la culture, mais aussi en cela que les marches du Palais des Festivals constituent une tribune incomparable, sous le feux des projecteurs des médias du monde entier. On se souvient aussi de tous les discours prononcés chaque année, comme celui de Houda Benyamina lors de la remise de la Caméra d'or pour Divines, et qui appelait déjà à plus de femmes dans le cinéma, un an à peine avant Me Too. Des discours, mais aussi des critiques visant les politiques culturelles et le monde du cinéma en général, critiques qui bien souvent finissent noyées sous l'approbation de la foule sans atteindre nullement les ministres dans la salle, applaudissant par convention avec un sourire crispé les mêmes qui remettent en cause leur action.

Cette année, ces discours politiques ponctuent à peu près chaque projection dans le Palais des Festivals. À commencer par le film d'ouverture : alors que depuis des mois, la promotion de The Dead Don't Die faisait de l'attrait principal du film son casting impressionnant et sa veine très pop, quelques jours avant sa sortie, Jim Jarmusch décide de souligner une veine politique du film - comprendre, une critique de l'Amérique de Trump, un état du monde actuel... Un discours qui sonne presque faux, alors que quelques jours plus tard John Carpenter sera aussi présent sur La Croisette. La compétition continue, avec Les Misérables de Ladj Ly, un film de banlieue décrivant les violences policières. Cette fois-ci, le discours politique est bien plus évident : critiquer les représentations de la banlieue, représenter les violences policières. Mais attention, le film sera félicité pour sa subtilité, son choix de couper la poire en deux, puisque le parti pris du film est de ne pas donner la parole qu'à un discours contestataire, afin de montrer aussi des policiers aux conditions de travail éreintantes. Après six mois de manifestations hebdomadaires et autant de violences policières, on regrette un discours qui paraît un peu adouci, heureusement calibré pour que le film rentre dans les discussions, mais surtout pas dans les débats. 

Au Festival de Cannes, on ne s'insurge pas, on se réjouit. Au point de se demander si les discours politiques portés par les films ne servent pas parfois de plus-value ou d'argument commercial que de réelle remise en question.

Car c'est bien cela qui se joue avec les films projetés à Cannes : surtout, pas de controverse. La critique que portent les films en compétition doit être une critique convenue, une critique qui soulève l'unanimité d'un monde de la culture qui se prétend humaniste tout en cédant de plus en plus aux pressions d'un marché néo-libéral et de moins en moins régulé. Bien sûr, félicitons-nous de ce que Mati Diop soit la première réalisatrice noire à monter les marches pour participer à la compétition ; félicitons-nous de ce que les jurys du festival prétendent à la parité ; mais surtout, arrêtons nous-en là. Car si on creuse, on se retrouve devant un certain nombre de problèmes. Pourquoi, en 2019, Mati Diop est-elle la première réalisatrice noire en compétition ? Quels mécanismes ou schèmes de pensée racistes sont encore en place pour justifier un tel retard ? Quant à la question de la parité, si on prend un pas de recul, on voit bien que la composition des jurys ne fait pas tout, puisque l'écrasante majorité des films en compétition sont une affaire d'hommes. Mais au Festival de Cannes, on ne s'insurge pas, on se réjouit. Au point de se demander si les discours politiques portés par les films ne servent pas parfois de plus-value ou d'argument commercial que de réelle remise en question.

Un constat qui peut s'étendre à presque toute la sélection officielle. Alors regardons dans les sélections parallèles : Un Certain Regard, qui supporte les films portant un regard critique, ou la Quinzaine des Réalisateurs, sélection promue après mai 68, vitrine non compétitive d'un cinéma d'auteur parfois engagé. Les discours politiques y paraissent singulièrement affaiblis : des films comme Une grande fille de Kantemir Balagov ou Once in Trubchevsk de Larisa Sadilova nous font bien la représentation de classes sociales défavorisées, mais cette dimension sociale devient une espèce de toile de fond pittoresque, où la représentation d'une classe sociale sert des fins narratives, comme émouvoir le spectateur, plutôt que de promouvoir un réel discours critique. Là encore, les rares films qui paraissent vraiment engagés remplissent plus le rôle de caution symbolique que de véritable engagement. Relégués hors compétition ou lors de séances spéciales, les documentaires ou fictions ouvertement engagés comme Que Sea Ley de Juan Solanas, Ice on Fire de Leila Conners ou 5B de Don Krauss sont privés d'une place dans la compétition, et donc n'ont une fonction que très symbolique dans le festival - une sorte de séance incontournable dont le seul but serait de se donner bonne conscience. 

D'un autre côté, on peut noter des exceptions notables à cette relégation en eaux troubles du film critique, en l'exemple de deux films : Sorry We Missed You de Ken Loach en compétition, ou On va tout péter de Lech Kowalski à la Quinzaine. Le premier, habitué des festivals, est unanimement célébré comme l'un des maîtres du cinéma social, et ses prises de parole sur les grands maux de notre société sont maintenant quasi annuels. Pourtant, on peut se poser la question de la place de Ken Loach dans le Festival de Cannes. Car le réalisateur, habitué de La Croisette, est presque devenu une partie intégrante du festival. Ce n'est pas pour rien qu'on dit que Ken Loach est un monument du cinéma social : tous ses films, en cela qu'ils sont unanimement reçus par la critique, sont immédiatement sanctuarisés, et sont relégués au statut de patrimoine. Avant même que son film n'ait pu soulever les débats, il est déjà caché derrière une vitrine, comme une pièce de musée - ce qui diminue considérablement sa portée subversive. Pour ce qui est d'On va tout péter, le fait que le film soit relégué dans la Quinzaine, une sélection qui s'attache à faire l'éloge du cinéma et de ses cinéastes, inscrit d'office le film dans des questions d'auteur qui, là encore, lui ôtent tout son caractère subversif. C'est le vrai danger du festival de Cannes d'aujourd'hui, une des dérives du cinéma post-68 : là où auparavant on utilisait une posture d'auteur pour porter un discours critique, on utilise aujourd'hui la posture d'auteur - dont le synonyme actuel est "regard" - pour masquer ce discours critique. Parler de regard est même hautement symptomatique : on s'entête à regarder la réalité sociale, comme on regarde les chaînes d'information en continu, sans jamais bouger de son fauteuil et sans jamais agir

C'est cela l'enjeu du Festival de Cannes : restreindre les prises de position à un regard, c'est-à-dire un point de vue comme un autre, et donc faire de la portée politique du film une simple caractéristique technique du film.

À ce titre, voir certains se targuer de ce que le Festival de Cannes puisse être un reflet du monde actuel est particulièrement révélateur. Car non, un festival qui est le haut lieu de l'industrie culturelle française très bourgeoise ne peut pas être le reflet de la diversité des populations de France, pas plus que des populations du monde entier. D'autant que dire que le Festival de Cannes est le reflet de l'état du monde peut être assez étonnant quand on voit en compétition des films comme Once Upon a Time in... Hollywood de Tarantino ou Douleur et Gloire d'Almodovar, des films qui ne reflètent l'état de notre monde que dans ses vues sur les figures féminines ou sur notre Histoire. En prétendant que ces films reflètent notre monde avec un "regard" singulier, ce que le Festival de Cannes redécouvre, c'est le tout politique - une découverte étonnante, tant on sait à quel point le Festival éteint les controverses en niant ce tout politique, ce qu'il a par exemple fait en cherchant à relativiser les propos sexistes et homophobes d'Alain Delon. C'est cela l'enjeu du Festival de Cannes : restreindre les prises de position à un regard, c'est-à-dire un point de vue comme un autre, et donc faire de la portée politique du film une simple caractéristique technique du film, qui aurait autant d'importance que l'éclairage ou la bande-son. Une fois devenu une simple vue, le film pourra donc sortir en salles, la fameuse Palme apposée sur ses affiches promotionnelles, et pourra se targuer d'avoir un discours politique sanctionné par La Croisette - avec une telle distinction, ce "certain regard" est donc bien plus proche d'un argument promotionnel que d'un réel regard critique et subversif.

Si Cannes ne reflète pas le monde actuel, c'est un autre monde qu'il trahit : pas le monde des Gilets Jaunes ou celui des minorités opprimées par l'intolérance, l'autoritarisme et la violence de l'économie libérale, mais bien le monde du cinéma, un monde où le film fait spectacle et où le simple fait de regarder un film à caractère social est vu comme un acte politiquement suffisant. Dans ces conditions, pas étonnant que les intermittents du spectacle et Gilets Jaunes ne soient allés porter leurs revendications lors de la cérémonie de clôture des Molières : car à Cannes, face à un public caché derrière les écrans, les nobles intentions, les costumes trois pièces chic, personne ne les aurait vus. Le comble, pour un festival qui se vante de promouvoir le regard, sans se rendre compte de son propre aveuglement.