Cette année, la conférence de presse de la Sélection Officielle semblait plus détendue, moins stressée que celle de l'année dernière. Thierry Frémaux, au lieu d'annoncer en dernier les films de la Sélection officielle en compétition, faisant ainsi monter un suspense quelque peu artificiel, a inversé l'ordre de présentation et a commencé directement par le plus important et le plus stratégique. Pierre Lescure et Thierry Frémaux ont eux-même reconnu avoir terminé moins tard que d'habitude hier soir la constitution de cette fameuse liste, sorte de Saint Graal du journaliste cinéma et du cinéphile.

Contrairement aussi à l'année dernière, où Thierry Frémaux, faute de matière, s'était volontairement un peu détourné des grands noms trop attendus, 2019 annonce le retour des grosses pointures, une sélection féminisée, ainsi que beaucoup de premiers films, paraissant réussir une synthèse périlleuse entre tradition et renouvellement :

1) Le retour des grosses pointures

On pensait que Ken Loach avait terminé sa carrière sur le couronnement de Moi Daniel Blake. Il annonçait sa possible retraite depuis Jimmy's Hall. Ce ne sera pas encore pour 2019 où l'infatigable Ken sera encore de retour en compétition avec Sorry we missed you, un film que Thierry Frémaux qualifie de "loachien", faute de meilleur adjectif, pour une hypothétique troisième Palme d'or. Idem pour Jean-Pierre et Luc Dardenne qui viseront également cette triple récompense avec Le Jeune Ahmed, un film qui concernerait le terrorisme qui inquiète la plupart des capitales européennes aujourd'hui. On remarquera que les Dardenne reviennent cette fois-ci à un casting dépourvu de vedettes, après avoir tourné dans leurs trois derniers films avec Cécile de France (Le Gamin au vélo), Marion Cotillard (Deux jours, une nuit) et Adèle Haenel (La Fille inconnue). De son côté, Marco Bellochio revient en compétition dix ans après Vincere, avec Le Traître, un film sur un membre repenti de la mafia sicilienne. Enfin, à des stades différents de leur carrière, des grands maîtres reconnus reviennent sur la Croisette : Pedro Almodovar, de retour avec un nouveau mélodrame (Douleur et gloire) alors qu'il n'a jamais obtenu la Palme d'or, idem pour Jim Jarmusch qui se charge de l'ouverture du Festival avec son film délirant de zombies, The Dead dont die. Quant à Terrence Malick, il s'annonce comme un prétendant très sérieux à la récompense suprême qu'il a déjà obtenue en 2011 (The Tree of Life) avec son film de trois heures, non pas de guerre, mais sur la guerre, Une Vie cachée, qui annonce la couleur puisque son metteur en scène viendra sans doute incognito, comme à son habitude.  

A cette liste de grands noms, on aurait pensé ajouter Quentin Tarantino (Once upon a time in Hollywood) et James Gray (Ad Astra). Tout la planète cinéphile croyait que c'était bouclé pour eux. Or ni l'un ni l'autre ne sont véritablement prêts. Comme l'explique Thierry Frémaux, Tarantino est actuellement en plein montage et se démène comme un beau diable pour être prêt à temps. Frémaux a vu une grande partie du film qu'il qualifie de " tout à fait magnifique" mais cela ne lui a pas suffi pour qualifier d'office Quentin Tarantino qui ne possède donc pas de passe-droit, à l'inverse de Coppola, Pialat ou Wong Kar-wai qui ont été retenus sur des versions de travail non définitives. Quant à James Gray, Frémaux s'est nettement moins étendu sur son cas, en signifiant simplement que le film n'était pas prêt. Gray aurait-il déjà abandonné l'idée de le présenter à Cannes? Ou serait-ce une possible bonne surprise que Frémaux nous cache? Tout est possible, pour la (ou les deux) place(s) restante(s) de la délégation américaine.

2) Une sélection féminisée

Même si la compétition n'affiche que quatre films de réalisatrices sur dix-neuf (l'année dernière, on en comptait trois sur une vingtaine), le pourcentage s'améliore considérablement si on prend en compte l'ensemble de la Sélection Officielle, ce qui représente un bon signe en cette année de disparition d'Agnès Varda. On dénombre alors treize réalisatrices sur quarante-six films, soit un ratio assez exceptionnel de 28%, ce qui est assez largement supérieur au nombre de réalisatrices par rapport au nombre total de metteurs en scène.  Le résultat est encore plus satisfaisant si l'on s'aperçoit que la France se situe aux avant-postes de cette progression: trois réalisatrices sur quatre retenues en compétition sont françaises. C'est ainsi la consécration pour Mati Diop, actrice remarquée chez Claire Denis, retenue pour son tout premier film, Atlantique,  Céline Sciamma qui retrouve Adèle Haenel au cinéma, bien des années après Naissance des pieuvres, pour un film historique sur une femme peintre, Portrait de la jeune fille en feu, et Justine Triet, qui, après La Bataille de Solferino (Acid) et surtout Victoria (Semaine de la critique) reforme son tandem gagnant avec Virginie Efira. Restent donc sur le carreau, certaines de leurs camarades de la Femis, Rebecca Zlotowski (Une Fille facile avec Zahia Dehar qui a fait sensation pour des frasques tarifées avec des footballeurs) et Alice Winocour (Proxima, film de S-F avec Eva Green et Matt Dillon) qui peuvent se retrouver à la Quinzaine des Réalisateurs ou prendre directement le chemin de Venise. Signalons enfin que la quatrième réalisatrice sélectionnée en compétition est Jessica Hausner (Lourdes, Amour fou), ancienne assistante de Michael Haneke, qui accède pour la première fois à la compétition avec Little Joe, une œuvre qui aborde le thème délicat des manipulations génétiques.

3) Beaucoup de premiers films

On compte deux premiers films en compétition, Atlantique de Mati Diop et Les Misérables de Ladj Ly, issu du collectif Kourtrajmé, traitant des rapports entre la police et la jeunesse dans la banlieue chaude de Montfermeil. Si on recense les films d'Un Certain Regard, il faudrait en rajouter six (dont celui de Monia Chokri, une actrice fétiche de Xavier Dolan), plus un en séance spéciale, soit huit premiers films, nombre tout à fait honorable dans la Sélection Officielle qui, contrairement à la Semaine de la Critique, ne se spécialise pas dans les premiers et deuxièmes films.  

Par ailleurs, en plus des quatre réalisatrices toutes retenues en compétition pour la première fois, trois metteurs en scène accèdent aussi pour la première fois à la compétition : le chinois Diao Yinan (couronné à Berlin avec Black Coal, présentant The Wild Goose Lake ), le roumain Corneliu Porumboiu (La Gomera) et le new-yorkais Ira Sachs (Frankie, un film américain parlant portugais avec Isabelle Huppert).

4) La préservation des cinéastes indépendants

Comme l'a indiqué Thierry Frémaux, Cannes est surtout l'occasion de montrer différents types de cinéma et de mettre en valeur des parcours artistiques indépendants, a priori très éloignés du mainstream. C'est le cas d'un Bruno Dumont qui se retrouve à Un Certain Regard avec Jeanne, la suite de Jeannette, d'un Elia Suleiman, cinéaste palestinien, qui continue à promener sa silhouette keatonienne dans It must be heaven (Compétition) ou encore du brésilien Kleber Mendonça Filho (l'excellent Aquarius), de retour avec Bacurau, un film co-signé avec Juliano Dornalles. De plus, Thierry Frémaux continue à suivre ou récupère des artistes qui reviennent sur leur territoire de prédilection, le formidable Bong Joon Ho retournant tourner en Corée du Sud (Parasite), Xavier Dolan réapparaissant au Canada, après sa parenthèse américaine, dans un film où il joue, comme dans Les Amours imaginaires ou Tom à la ferme (Matthias et Maxime), enfin Arnaud Desplechin explorant de nouveau sa ville natale dans Roubaix, Une Lumière, avec Rochsdy Zem et Léa Seydoux.  On jettera un œil plus qu'intéressé sur les documentaires ou fictions autobiographiques de Werner Herzog, Abel Ferrara et Alain Cavalier, en séances spéciales, ainsi que, à Un Certain Regard, sur les nouveaux films de Kantemir Balagov (Dylda), le réalisateur de Tesnota, Christophe Honoré (Chambre 212 avec Chiara Mastroianni, Vincent Lacoste, Camille Cottin, Benjamin Biolay), Olivier Laxe (Viendra le feu) et Albert Serra (Liberté). On se demande si Abdellatif Kechiche réussira à trouver une place en compétition ou ailleurs dans cette sélection, pour la suite de Mektoub my Love ou trouvera une terre d'accueil à la Quinzaine des Réalisateurs. Quoi qu'il en soit, les fans de Nicolas Winding Refn auront le plaisir de voir, comme cela a été le cas pour Top of the Lake saison 2 de Jane Campion ou Twin Peaks The Return de David Lynch, des épisodes de sa série créée pour Amazon, Too old to die Young, avec Miles Teller et Jena Malone (non pas le pilote, mais les épisodes 4 et 5).

Enfin les amateurs de grand spectacle et de cinéma populaire pourront se délasser devant le biopic d'Elton John, Rocket Man de Dexter Fletcher, le deuxième réalisateur de Bohemian Rhapsody, le nouveau Claude Lelouch (Les Plus belles années d'une vie, avec Jean-Louis Trintignant et Anouk Aimée), le documentaire sur Maradona signé Asif Kapedia (Amy) et enfin La Belle Epoque de Nicolas Bedos, avec Daniel Auteuil, Guillaume Canet et Doria Tillier.

5) Géopolitique et Netflix

D'un point de vue géopolitique, on recense comme chaque année une forte représentation française en compétition (cinq films au total, ce qui ne semble plus guère laisser de place à un Kechiche), une représentation américaine pour l'instant en retrait (trois représentants, Jarmusch, Malick, Sachs, en attendant peut-être un Tarantino ou un Gray pour deux places encore restantes) et une délégation asiatique en nette baisse, avec seulement deux metteurs en scène, Bong Joon Ho et Diao Yinan, le Japon n'étant pas cette année représenté (en l'absence de La Vérité de Kore-Eda avec Deneuve et Binoche, pas encore prêt) .

En revanche, Pierre Lescure et Thierry Frémaux ont clarifié leur politique vis-à-vis de Netflix. Ils considèrent que le Festival a eu largement raison à partir de 2018 de n'accepter en compétition que les films projetés en salles. Car désormais Netflix doit se battre contre d'autres plateformes de streaming qui seront tout aussi puissantes comme Amazon, Apple ou Disney, mais qui respectent quant à elles la règle de projection en salles pour un film retenu en compétition. A partir de ce moment, ce sera à Netflix de revoir ses conditions et son plan de développement. Thierry Frémaux rappelle qu'il y a cinquante ans, l'adversaire n'était pas Netflix mais la télévision. Or le cinéma a su survivre à cette concurrence. Par conséquent, plutôt que de s'attarder sur les conditions de diffusion d'un film Netflix, il est préférable de promouvoir la projection des films en salles.

6) Romantisme et politique

De quoi parlera donc cette 72ème sélection? Comme l'a fait remarquer Thierry Frémaux, "romantique et politique sera cette sélection". Cette sélection sera marquée par "des réalisatrices, des premiers films, des Américains, des zombies, des manipulations génétiques, des peintres, des chanteurs, des flics, des parasites, des mafiosos violents et des juges intègres, des chômeurs, des migrants, des petits groupes humains, des individus qui se battent contre l'adversité, des portraits de femmes, la prédominance du film de genre", un inventaire indéfinissable à la Prévert qui s'appelle le cinéma et qui donne déjà envie de tout découvrir.

SÉLECTION OFFICIELLE EN COMPÉTITION

  • The Dead Don’t Die de Jim Jarmusch (film d’ouverture)
  • Dolor Y Gloria de Pedro Almodovar
  • Le Traître de Marco Bellochio
  • The Wild Goose Lake de Diao Yi’nan
  • Parasite de Bong Joon Ho
  • Le jeune Ahmed des frères Dardenne
  • Roubaix, une lumière d’Arnaud Desplechin
  • Atlantique de Mati Diop
  • Matthias et Maxime de Xavier Dolan
  • Sorry We Missed You de Ken Loach
  • Les Misérables de Ladj Ly
  • Une vie cachée de Terrence Malick
  • Nighthawk (Bacurau) de Kleber Mendonça Filho et Juliano Dornelles
  • La Gomera de Corneliu Porumboiu
  • Frankie d’Ira Sachs
  • Portrait de la jeune fille en feu de Céline Sciamma
  • It Must Be Heaven d’Elia Suleiman
  • Sibyl de Justine Triet

Et dans les autres sélections :

HORS-COMPÉTITION

  • Les plus belles années d’une vie de Claude Lelouch
  • Rocket Man de Dexter Fletcher
  • Too Old To Die Young, les épisodes 4 et 5 de la série de Nicolas Winding Refn (il donnera également une master class)
  • Maradona d’Asif Kapadia
  • La Belle Époque de Nicolas Bedos

SÉANCE DE MINUIT

  • The Cop, The Devil, The Gangster de Lee Won-Tea

SÉANCE SPECIALE

  • Share de Pippa Bianco
  • Family Romance, LLC. de Werner Herzog
  • Tommaso d’Abel Ferrara
  • For Sama de Waad Al Kateab et Edward Watts
  • Etre vivant et le savoir d’Alain Cavalier
  • Que Sea Ley de Juan Solanas

UN CERTAIN REGARD

  • Invisible Life de Karim Ainouz
  • Dilda de Bandemir Balagov
  • Les Hirondelles de Kaboul de Zabou Breitman et Elea Gobé Mevellec
  • La Femme de mon frère de Monia Chokri
  • The Climb Michael Covino
  • Jeanne de Bruno Dumont
  • Viendra le feu d’Olivier Laxe
  • Chambre 212 de Christophe Honoré
  • Port Authority de Danielle Lessovitz
  • Papicha de Mounia Meddour
  • Adam de Maryam Touzani
  • Zhuo Ren Mi Mi de Midi Z
  • Liberté d’Albert Serra
  • Bull d’Annie Silvestein
  • Summer Of Shangsha de Zu Feng
  • Evge de Nariman Aliev