Cette soirée des César fut celle d'un changement de génération. Quasiment tous les prix furent remportés par des premiers films excepté Les Frères Sisters, le nouveau film de Jacques Audiard, qui parvient à s'en sortir correctement en collectant les récompenses techniques (meilleure photo, meilleur son, meilleur décor) et en ajoutant un troisième César du meilleur metteur en scène à son palmarès, et celui des meilleurs costumes, éminemment prévisible, pour Mademoiselle de Joncquières d'Emmanuel Mouret. Néanmoins ces deux metteurs en scène font figure de vétérans. 

Pour le reste, Jusqu'à la garde, Guy, Les Chatouilles, Shéhérazade, Le Grand Bain (douze César au total pour ces premiers films), témoignent d'un changement de génération. Il n'est plus besoin d'être expérimenté pour triompher aux César. Bien au contraire, la fraîcheur d'inspiration l'emporte. 

On remarquera cependant que, si l'on pouvait se réjouir et s'étonner de la présence en force de comédies au plus haut niveau (Le Grand bain, En Liberté!), à l'arrivée, ce sont toujours les drames qui bénéficient d'une plus-value aux César. En dépit de sa fantaisie rafraîchissante, En liberté! ne parvient à décrocher aucune récompense alors que Le Grand bain sauve tout juste l'honneur en évitant la noyade complète, grâce au facétieux Philippe Katerine qui s'est livré à un discours surréaliste en hommage à son personnage. 

Pour autant, tous les drames ne s'en sortent pas aussi bien puisque l'Académie a laissé de côté La Douleur d'Emmaniuel Finkiel ou Pupille de Jeanne Herry en ne leur offrant aucune récompense. Car le thème qui préoccupait l'Académie n'était donc point l'Histoire ni même l'adoption, mais bien plutôt la violence dans tous ses états.  

En couronnant Jusqu'à la garde (quatre César au total, meilleur film, meilleure actrice, meilleur scénario original, meilleur montage), les César ont souhaite en effet mettre en avant un premier film d'une maturité affolante sur le thème des violences conjugales. Le palmarès de cette édition 2019 est d'ailleurs à placer sous l'égide du #metoo puisque d'autres films récompensés, tout aussi réussis combattent les violences sexuelles (Les Chatouilles, César de la meilleure adaptation et du meilleur second rôle féminin pour Karin Viard, Vilaine fille, César du meilleur court métrage). Les thèmes se trouvent dans l'air du temps, ce qui n'empêche pas ces films d'être réussis d'un point de vue artistique et stylistique. 

On passera donc sous silence une cérémonie plutôt maladroite aux effets légèrement ringards (un comédien quasiment nu pour présenter le César des meilleurs costumes, un nain pour celui du court métrage) et un Kad Merad assez brouillon pour ne retenir en fait de cette soirée que deux moments forts, les discours de Xavier Legrand et Léa Drucker, quand ils sont montés recevoir leurs prix pour Jusqu'à la garde

Xavier Legrand a ainsi énoncé : « Quand on a tourné le film en 2016, il y avait 123 femmes qui avaient été assassinées par leur conjoint et ex-conjoint. Aujourd’hui, depuis le 1er janvier 2019, 25 femmes ont été assassinées, ce qui veut dire qu’on est passé à une femme tous les deux jours, alors qu’en 2016 c’était une tous les trois jours » et enjoint "il serait temps de penser aux victimes, les autres jours que le 25 novembre". Léa Drucker qui trouve enfin avec Jusqu'à la garde le couronnement de sa carrière, a rendu hommage à son partenaire Denis Ménochet qui a endossé avec courage un rôle très difficile et a livré un discours très émouvant, LE discours de la soirée, en dédiant sa récompense à toutes les Miriam, nom que porte son personnage : " Je voudrais dédier cette récompense à toutes les Miriam. Toutes ces femmes qui ne sont pas dans une fiction mais qui sont dans cette tragique réalité. Je pense à toutes celles qui sont parties. Celles qui veulent partir. Celles qui ne partiront pas. Celles qui auraient dû partir. Je pense à toutes les personnes qui les accompagnent, leur famille, leur entourage. Les associations qui ont trop peu de moyens et qu’il faut aider. Je pense que la violence, elle commence par les mots. Je pense à tous ces mots qu’on utilise, parfois tous les jours. On croit qu’ils sont ordinaires, on croit qu’ils sont banals. On les utilise sous couvert d’humour. Parfois par effet de groupe sans se rendre compte que ces mots-là sont parfois déjà le début d’une menace. Je crois que ces mots-là c’est peut-être le reflet d’une idéologie, d’une pensée dont on n’a pas tout à fait conscience et qu’on doit combattre ensemble, tous hommes et femmes. Moi j’ai la chance d’être dans ce film qui est le récit d’un envol, d’une prise de liberté. Ça a été réalisé par un homme, et j’en suis très fière."

Shéhérazade, vainqueur surprise dans la catégorie premier film (trois César sur trois nominations, meilleur premier film, meilleurs espoirs féminin et masculin), alors qu'on attendait plutôt Les Chatouilles, évoque aussi la violence mais cette fois-ci dans les cités, alors que Guy nous offrait la seule oasis de musique et de nostalgie (César du meilleur acteur pour Alex Lutz et de la meilleure musique). On notera également la réussite de la Semaine de la Critique, spécialisée dans les premiers et deuxièmes films, qui remporte donc à elle seule cinq César. 

Les César 2019 ont donc offert la photographie d'un cinéma français, engagé sur les thèmes sociétaux dans l'air du temps (violence dans le couple, violence sur les enfants, violence dans les villes) et apte à engendrer son propre renouvellement. 

 

Meilleur Film
La Douleur (Emmanuel Finkiel)
En liberté (Pierre Salvadori)
Les Frères Sisters (Jacques Audiard)
Le Grand Bain (Gilles Lellouche)
Guy (Alex Lutz)
Jusqu’à la garde (Xavier Legrand)
Pupille (Jeanne Herry)

Meilleure réalisation
Emmanuel Finkiel (La douleur)
Pierre Salvadori (En liberté)
Jacques Audiard (Les frères Sisters)
Gilles Lellouche (Le grand bain)
Alex Lutz (Guy)
Xavier Legrand (Jusqu’à la garde)
Jeanne Herry (Pupille)

Meilleure Actrice
Élodie Bouchez (Pupille)
Cécile de France (Mademoiselle de Joncquières)
Léa Drucker (Jusqu’à la garde)
Virginie Efira (Un amour impossible)
Adèle Haenel (En liberté)
Sandrine Kiberlain (Pupille)
Mélanie Thierry (La douleur)

Meilleur Acteur
Edouard Baer (Mademoiselle de Joncquières)
Romain Duris (Nos batailles)
Vincent Lacoste (Amanda)
Gilles Lellouche (Pupille)
Alex Lutz (Guy)
Pio Marmaï (En liberté)
Denis Ménochet (Jusqu’à la garde)

Meilleure Actrice dans un Second Rôle
Isabelle Adjani (Le monde est à toi)
Leila Bekhti (Le grand bain)
Virginie Efira (Le grand bain)
Audrey Tautou (En liberté)
Karine Viard (Les chatouilles)

Meilleur Acteur dans un Second Rôle
Jean-Hugues Anglade (Le grand bain)
Damien Bonnard (En liberté)
Clovis Cornillac (Les chatouilles)
Philippe Katerine (Le grand bain)
Denis Podalydès (Plaire, aimer et courir vite)

Meilleur Espoir Féminin
Ophélie Bau (Mektoub, my love : Canto Uno)
Galatéa Bellugi (L’apparition)
Jehnny Beth (Un amour impossible)
Lily-Rose Depp (L’homme fidèle)
Kenza Fortas (Shéhérazade)

Meilleur Espoir Masculin
Anthony Bajon (La prière)
Thomas Giora (Jusqu’à la garde)
William Lebghil (Première année)
Karim Leklou (Le monde est à toi)
Dylan Robert (Shéhérazade)

Meilleur Scénario Original
En liberté
Le grand bain
Guy
Jusqu’à la garde (Xavier Legrand)
Pupille

Meilleure Adaptation
Les chatouilles
La douleur
Les frères Sisters
Mademoiselle de Joncquières
Un amour impossible

Meilleure Musique Originale
Amanda
En liberté
Les frères Sisters
Guy (Vincent Blanchard et Romain Greffe)
Pupille
Un amour impossible

Meilleur Son
La douleur
Les frères Sisters
Le grand bain
Guy
Jusqu’à la garde

Meilleure Photo
La douleur
Les frères Sisters (Benoit Debie)
Mademoiselle de Joncquières
Le grand bain
Jusqu’à la garde

Meilleur Montage
Les chatouilles
En liberté
Les frères Sisters
Le grand bain
Jusqu’à la garde (Yorgos Lamprinos)

Meilleurs Costumes
La douleur
L’empereur de Paris
Les frères Sisters
Mademoiselle de Joncquières (Pierre-Jean Larroque)
Un peuple et son roi

Meilleurs Décors
La douleur
L’empereur de Paris
Les frères Sisters (Michel Barthélémy)
Mademoiselle de Joncquières
Un peuple et son roi

Meilleur Film de Court Métrage
Braguino
Les âmes galantes
Capitaliste
Laissez-moi danser
Les petites mains

Meilleur Film d’Animation
Astérix et le secret de la potion magique
Dilili à Paris
Pachamama

Meilleur Court-Métrage d’Animation
Au cœur des ombres
La mort, père et fils
L’évasion verticale
Vilaine fille

Meilleur Film Documentaire
America
De chaque instant
Le grand bal
Ni juge, ni soumise
Le procès contre Mandela et les autres

Meilleur Premier Film
Amour flou
Les chatouilles
Jusqu’à la garde
Sauvage
Shéhérazade

Meilleur Film Étranger
3 Billboards (États-Unis)
Capharnaüm (Liban)
Cold War (Pologne)
Girl (Pays-Bas/Belgique)
Hannah (France/Belgique/Italie)
Nos batailles (France/Belgique)
Une affaire de famille (Japon)