A l'annonce du palmarès de la 79ème Mostra de Venise samedi dernier, quatre enseignements peuvent être retirés:

1) Prédominance des cinéastes mexicains en 2018 

Après les Oscars couronnant Guillermo Del Toro (La Forme de l'eau), Alfonso Cuarón est le 2ème cinéaste mexicain à remporter une récompense cinématographique majeure cette année avec Roma, Lion d'Or de la Mostra 2018. On peut certes chipoter sur le fait que ce soit Del Toro, ami personnel de Cuaron, qui lui remette ce Lion d'Or, un peu comme Isabelle Huppert avait remis une Palme d'Or à Michael Haneke pour son Ruban blanc. Mais de l'avis général de la critique internationale ainsi que du public festivalier, cette chronique de la vie d'une famille mexicaine dans les années 70, tournée dans un somptueux noir et blanc, méritait largement son prix décerné à l'unanimité, dominant outrageusement la compétition.

2) Victoire de Netflix

Netflix est deux fois vainqueur car cette plateforme de diffusion en ligne a remporté non seulement le Lion d'Or avec Roma, mais également le prix du meilleur scénario avec The Ballad of Buster Scruggs des frères Coen. Venise ouvre donc la boîte de Pandore, en récompensant au plus haut niveau Netflix pour ses productions cinématographiques alors que le Festival de Cannes s'est refusé quelques mois plus tôt à les sélectionner. Roma était en effet pressenti à Cannes mais les négociations entre Netflix et Cannes avaient échoué.

Par conséquent, il sera difficile après ce précédent pour les festivals du monde entier, et pour Cannes, d'ignorer les productions Netflix. Deux conséquences hypothétiques peuvent en être tirées. L'une négative, la fin ou le déclin des projections des grands films sur un écran de salle de cinéma, ce qui serait, avouons-le, extrêmement dommageable pour le cinéaste, contraint de filmer pour un écran de moindre dimension, et le spectateur qui ne pourrait plus profiter de spectacles sur grand écran.

L'autre conséquence, cette-fois ci positive, serait que si les festivals et sélectionneurs reconnaissent Netflix comme un partenaire à part entière du cinéma, il deviendrait impératif de bouleverser la chronologie des médias et d'autoriser des plateformes en ligne à diffuser des films projetés sur grand écran trois à six mois environ après leur sortie en salle. Actuellement la chronologie des médias impose un délai de 3 ans, 36 mois, qui est en cours de passer à 15 mois, mais ce délai est encore bien trop long pour Netflix et d'autres plateformes en ligne. Il faudrait donc aménager ce calendrier pour permettre aux spectateurs de bénéficier des films en salle et de les retrouver en suite sur des plateformes de diffusion en ligne. C'est sans doute la seule solution pour que les films puissent continuer à vivre sur grand écran, en bonne entente avec Netflix.

Si rien ne change, vous pourrez découvrir Roma sur Netflix le 14 décembre.

3) Triomphe du western

Deux films récompensés sont des westerns, genre que l'on croyait en désuétude depuis au moins Impitoyable de Clint Eastwood : Les Frères Sisters de Jacques Audiard et The Ballad of Buster Scruggs des frères Coen (déjà réalisateurs de True Grit) remettent le genre au goût du jour. Est-ce un concours de circonstances ou un retour à un genre de prédilection du cinéma qui renvoie plus d'authenticité qu'un énième film fantastique ou de science-fiction à effets spéciaux mille fois vus ou revus ? L'avenir le dira. En tout cas, ce retour du western fait incontestablement du bien au cinéma, des auteurs y trouvant le moyen de renouveler leur œuvre.

4) Une touche de féminisme

Avec The Favourite, Yorgos Lanthimos gagne, après le Prix du Jury pour The Lobster, deux prix: celui d'interprétation féminine (Olivia Colman) et surtout le Grand Prix du jury, soit le 2ème prix du palmarès, ce qui efface la déception de l'accueil reçu par sa Mise à mort du cerf sacré, il y a deux ans. Enfin deux prix (prix spécial du jury et meilleur espoir) récompensent The Nightingale, un rape and revenge, le seul film en compétition réalisé par une femme, Jennifer Kent, déjà auteur du très bon Mister Babadook. Ces prix ont dû lui apporter un peu de baume au cœur après le mauvais accueil fait au film par des festivaliers. D'un point de vue statistique, ces prix obtenus par un film réalisé par une femme pour une seule présence féminine en sélection est sans doute un cinglant désaveu envoyé aux misogynes.

Le palmarès complet de la 79ème Mostra de Venise :
Lion d'or : Roma d'Alfonso Cuarón
Lion d'argent - Grand Prix du Jury : The Favourite de Yórgos Lánthimos
Lion d'argent du meilleur réalisateur : Jacques Audiard pour Les Frères Sisters
Coupe Volpi de la meilleure interprétation féminine : Olivia Colman pour The Favourite
Coupe Volpi de la meilleure interprétation masculine : Willem Dafoe pour At Eternity's Gate
Prix du meilleur scénario : Joel et Ethan Coen pour The Ballad of Buster Scruggs
Prix Marcello Mastroianni du meilleur espoir : Baykali Ganambarr pour The Nightingale
Prix Spécial du Jury : The Nightingale de Jennifer Kent