Cannes a un peu brouillé les pistes cette année. A priori sur le papier, peu de stars, relativement peu de glamour, pas de grands noms de la mise en scène connus du grand public, les fameux "habitués" susceptibles de déclencher en quelques secondes l'irritation d'une partie de la critique. Le délégué général du Festival de Cannes, Thierry Frémaux mise sur le renouvellement. Après le faste de la 70ème édition, il était temps de faire tabula rasa du passé et d'effectuer une mise à jour du logiciel, cette soixante-onzième édition s'avérant idéale pour cette opération.

Aussi, dans cette compétition un peu brumeuse mais pouvant se révéler excitante, est-il difficile de détacher quelques favoris. Le Poirier sauvage de Nuri Bilge Ceylan, du haut de ses 3h18, semble incontournable, occupant la même pôle position que Happy End de Michael Haneke l'année dernière : une oeuvre d'un ancien lauréat de la Palme d'or (Winter Sleep en 2014) estimé, voire admiré par les critiques. On sait ce qu'il advint de Happy End mais rien ne prouve que le même sort sera réservé au Poirier sauvage, d'autant plus qu'une place de choix lui a été réservée dans la programmation, la dernière, rappelant le coup de massue provenant de films comme L'Eternité et un jour d'Angelopoulos, Rosetta des Dardenne ou plus récemment Entre les murs de Laurent Cantet, tuant la compétition le dernier jour de festival.

En revanche, d'autres cinéastes n'ayant jamais gagné ou concouru peuvent apparaître comme des sérieux concurrents: 3 visages de Jafar Panahi, road-movie mélangeant fiction et réalité, ferait une Palme politiquement correcte, absolument inattaquable. Le fait qu'il soit assigné à résidence donnerait une résonance toute particulière à cette distinction si elle lui était accordée. C'est sa première venue en compétition. Un autre cinéaste réputé, venu au contraire plusieurs fois, brigue aussi la récompense suprême. Après A touch of sin et Au-delà des montagnes, le tour de Jia Zhang-ke est peut-être venu. Ash is purest white dresse une chronique de gangsters chinois sur une dizaine d'années, ce qui pourrait donner au film le souffle romanesque qui conviendrait à une Palme.

Enfin deux autres cinéastes jamais venus en compétition, pourtant d'un incontestable talent, peuvent prétendre être des outsiders dans cette course à la récompense. Après The Myth of The American Sleepover et It follows, très réussis, David Robert Mitchell (à ne pas confondre avec John Cameron Mitchell) se trouve peut-être en passe d'accéder au stade supérieur. Under the silver lake, avec son sujet de polar et son casting de jeunes stars (Andrew Garfield, Riley Keough), paraît bien parti pour un prix de la mise en scène, voire plus, si le film s'avère très réussi. De même, Asako I et II paraît idéal pour révéler au plus haut niveau Ryusuke Hamaguchi, le réalisateur du récent et remarqué Senses, projet assez fou en cinq parties.

Certains revenants comme Spike Lee ou Jean-Luc Godard peuvent trouver dans ce retour l'occasion de renouer avec leur gloire passée, en trouvant une place plus ou moins enviable au palmarès. Rappelons qu'en 2014, Godard avait été récompensé pour la première fois à Cannes pour Adieu au langage. Des surprises ne sont pas à exclure, pouvant venir de Matteo Garrone (Dogman), Alice Rohrwacher (Heureux comme Lazzaro), Lee Chang-Dong (Burning) ou Christophe Honoré (Plaire, aimer et courir vite).

A part la compétition, les stars se retrouveront aussi, voire presque plus dans les autres sélections: Adjani, Depardieu, Cage à la Quinzaine des réalisateurs, Carey Mulligan, Jake Gyllenhaal, Paul Dano, Romain Duris, Laure Calamy, à la Semaine de la Critique, sans oublier le hors compétition avec Matt Dillon et Uma Thurman dans The House that Jack built de Lars Von Trier. Des projets intrigants qu'on ne manquera pas seront dans les sections parallèles, citons Climax de Gaspar Noé (Quinzaine), En liberté de Pierre Salvadori (Quinzaine), Amin de Philippe Faucon (Quinzaine), Mandy de Panos Cosmatos (Quinzaine) Les Chatouilles d'Andréa Bescond (Un Certain Regard), Euforia de Valéria Golino (Un Certain Regard), Gueule d'ange de Vanessa Filho (Un Certain Regard), Wildlife de Paul Dano (Semaine de la critique), Nos batailles de Guillaume Senez (Semaine de la critique), etc. Par conséquent, si l'on rajoute les rencontres prévues avec Christopher Nolan, Gary Oldman, John Travolta et Ryan Coogler, Cannes se révèle pour le moins stimulant cette année. Suivez-nous quotidiennement dans nos tribulations cannoises.