Pour une fois, les pronostics n'ont pas été démentis. Tout le monde s'attendait à un coude-à-coude entre 120 battements par minute et Au revoir là-haut, ex aequo au nombre de nominations (13). Ils repartent presque à égalité, 120 bpm récoltant six récompenses contre cinq à Au revoir là-haut. Pourtant l'issue ne faisait guère de doutes car l'un collectionnait les César artistiques (meilleure musique, meilleur montage, meilleur second rôle masculin, meilleur espoir masculin, meilleur scénario original, pour finir par meilleur film) alors que l'autre trustait tous les prix techniques (meilleurs costumes, meilleurs décors, meilleure photographie, pour finir par meilleure adaptation et meilleur metteur en scène). 

Dupontel le savait et ne s'était donc pas déplacé, tel un enfant boudeur, lui qui avait sans doute escompté le plus grand triomphe pour son film. Car 120 bpm avait deux avantages non négligeables sur Au revoir là-haut, l'engagement politique et l'émotion. 120 bpm montre comment se constitue une conscience politique lors des années Sida et ne manque pas de moments émouvants, en dépit de quelques imperfections, alors que l'engagement politique réel de Dupontel contre les riches et les puissants se dilue un peu dans le décorum fastueux de son film. Par conséquent, tel quel, 120 bpm représentait le film à récompenser, ancré dans une époque pas si lointaine et prodiguant des enseignements pour notre temps. 

A son niveau, Petit Paysan crée la surprise en remportant 3 César (meilleur premier film, meilleur acteur et meilleur second rôle féminin), même si, à bien y réfléchir, cette surprise était relativement attendue. En effet, ce premier film d'Hubert Charuel a surtout déjà connu un très beau succès en salle, dépassant les 500 000 entrées. Sa victoire dans des catégories importantes prouve la valeur de l'engagement d'un film aux César, le film constatant la désertification du monde rural sous forme de thriller, et la réussite de ce pari artistique risqué. 

En revanche, Barbara remporte les deux prix qui lui étaient destinés et que l'on pouvait presque prévoir sur le papier, sans même avoir vu le film. Pur plaisir esthétique, le film d'Amalric ne pouvait être récompensé plus largement mais ne manque pas les César qui lui étaient réservés d'office, celui de la meilleure actrice pour Jeanne Balibar, absolument bluffante dans son rôle et celui du meilleur son, évident pour un film sur une chanteuse et la musique. 

La seule véritable injustice des César provient du choix de récompenser pour le meilleur espoir féminin Camélia Jordana dans Le Brio, de préférence à Garance Marillier dans Grave, voire à Laetitia Dosch dans Jeune femme.  On imagine que l'Académie a pu se laisser séduire par les clichés politiques en toc du Brio mais, même si Camélia Jordana ne démérite pas, il était impossible qu'elle surclasse la performance de Garance Marillier dans Grave. Pourtant elle en a décidé ainsi. Cette décision aberrante vient sans doute de l'opposition au film de genre, Grave étant par bien des côtés un film d'horreur, même gore par moments.

Car si les films engagés politiquement et socialement (120 bpm, Petit Paysan et dans une moindre mesure Au revoir là-haut) ont été récompensés, les films s'inscrivant dans un genre précis ont été volontairement omis, soit donc Grave, film d'horreur d'auteur et Le Sens de la Fête, comédie plutôt intelligente et bien écrite. Ils n'obtiennent donc logiquement selon ce raisonnement aucun César. Si on peut chipoter un peu sur le César du meilleur second rôle attribué à l'excellent Antoine Reinartz (120 bpm) à grosse cote face à un Vincent Macaigne favori, l'injustice flagrante concerne l'omission totale de Julia Ducournau, véritable révélation dans l'horizon du cinéma français, qui échoue dans toutes les catégories où elle est nommée personnellement (meilleur premier film, meilleure réalisation, meilleur scénario original). L'Académie des César reste malgré tout grand public et ne peut récompenser une création aussi risquée et audacieuse que Grave. Néanmoins, il ne fait aucun doute que nous reverrons avec plaisir Julia Ducounau (et Garance Marillier) dans les années à venir. 

C'était l'occasion pour l'Académie des César de récompenser une femme très talentueuse dans des catégories majeures, elle ne l'a pas saisie. Il faut d'ailleurs remarquer qu'en dépit du discours de Vanessa Paradis ou de quelques remarques de Manu Payet, cette soirée Ruban Blanc était très sage. Cette soirée censée célébrer le mouvement Maintenant on agit s'est contentée de deux minutes d'assemblée debout en guise de démonstration politique. On n'a guère entendu les lauréats, hormis une Jeanne Balibar enflammée,  sur ce sujet des violences faites aux femmes qui semblait presque hors cadre. Cela ne fait nul doute que si Julie Gayet, Julia Ducournau ou Garance Marillier avaient pu s'exprimer, elles auraient pu s'étendre largement sur le sujet. Mais en ne gagnant rien, elles étaient un peu baîllonnées d''avance.

La soirée a donc surtout vu le triomphe du politiquement correct, Robin Campillo s'exprimant essentiellement sur le Sida et les migrants, alors que le problème de la discrimination féminine reste entier. On aura pu constater ce triomphe dans la remise du César du meilleur film étranger qui a récompensé, non pas le favori La La Land, beaucoup trop déconnecté des réalités du quotidien, mais Faute d'amour d'Andrei Zviaguintsev, de préférence à The Square de Ruben Ostlund.   Pour le reste, on retiendra de cette cérémonie, guère mémorable, le petit sketch insolent et politiquement incorrect de Blanche Gardin ("si on ne peut plus coucher, il faudra apprendre son texte"), la réaction faussement surprise et dépitée pour les caméras de Finnegan Oldfield lorsqu'il apprend la victoire de Nahuel Perez Biscayart, le sourire de Laura Smet quand elle déclare être heureuse de retrouver sa famille de cinéma et enfin surtout la belle complicité de Marion Cotillard et de Pénélope Cruz lorsque la première remet un César d'honneur à la superbe ibérique, en lui faisant un extraordinaire témoignage d'admiration. Qui a dit que la jalousie et la compétition régnaient sans partage dans le monde du cinéma? Ces quelques lueurs de politiquement incorrect ont ainsi illuminé une soirée qui se complaisait très souvent dans le conventionnel. Rendez-vous l'année prochaine!  

 

Meilleur Film

  • 120 Battements par minute, de Robin Campillo
  • Au Revoir là-haut, d'Albert Dupontel
  • Barbara, de Mathieu Amalric
  • Le Brio, d'Yvan Attal
  • Patients, de Grand Corps Malade et Mehdi Idir
  • Petit Paysan, d'Hubert Charuel
  • Le Sens de la fête, d'Eric Tolédano et Olivier Nakache

Meilleur acteur

  • Swann Arlaud pour Petit Paysan
  • Daniel Auteuil pour Le Brio
  • Jean-Pierre Bacri pour Le Sens de la Fête
  • Guillaume Canet pour Rock'n' Roll
  • Albert Dupontel pour Au revoir là-haut
  • Louis Garrel pour Le Redoutable
  • Reda Kateb pour Django

Meilleure actrice

  • Jeanne Balibar pour Barbara
  • Juliette Binoche pour Un Beau soleil intérieur
  • Emmanuelle Devos pour Numéro Une
  • Marina Foïs pour L'Atelier
  • Charlotte Gainsbourg pour La Promesse de l'aube
  • Doria Tillier pour Monsieur et Madame Adelman
  • Karin Viard pour Jalouse

Meilleur espoir féminin

  • Iris Bry pour Les Gardiennes
  • Laëtitia Dosch pour Jeune femme
  • Eye Haïdara pour Le Sens de la fête
  • Camélia Jordana pour Le Brio
  • Garance Marillier pour Grave

Meilleur espoir masculin

  • Benjamin Lavernhe pour Le Sens de la fête
  • Finnegan Oldfield pour Marvin ou la belle éducation
  • Pablo Pauly pour Patients
  • Nahuel Perez Biscayart pour 120 Battements par minute
  • Arnaud Valois pour 120 Battements par minute

Meilleur second rôle masculin

  • Niels Arestrup pour Au revoir là-haut
  • Laurent Lafitte pour Au revoir là-haut
  • Gilles Lellouche pour Le Sens de la fête
  • Vincent Macaigne pour Le Sens de la fête
  • Antoine Reinartz pour 120 Battements par minute

Meilleur second rôle féminin

  • Laure Calamy pour Ava
  • Anaïs Demoustier pour La Villa
  • Sara Giraudeau pour Petit Paysan
  • Adèle Haenel pour 120 Battements par minute
  • Mélanie Thierry pour Au revoir là-haut

Meilleure réalisation

  • Robin Campillo pour 120 Battements par minute
  • Albert Dupontel pour Au revoir là-haut
  • Mathieu Amalric pour Barbara
  • Julia Ducournau pour Grave
  • Hubert Charuel pour Petit Paysan
  • Michel Hazanavicius pour Le Redoutable
  • Eric Tolédano et Olivier Nakache pour Le Sens de la fête

Meilleur scénario original

  • Robin Campillo pour 120 Battements par minute
  • Mathieu Amalric et Philippe Di Folco pour Barbara
  • Julia Ducournau pour Grave
  • Claude le Pape et Hubert Charuel pour Petit paysan
  • Eric Tolédano et Olivier Nakache pour Le Sens de la fête

Meilleure adaptation

  • Albert Dupontel et Pierre Lemaître pour Au revoir là-haut
  • Xavier Beauvois, Frédérique Moreau et Marie-Julie Maille pour Les Gardiennes
  • Grand Corps Malade et Fadette Drouard pour Patientes
  • Eric Barbier et Marie Eynard pour La Promesse de l'aube
  • Michel Hazanavicius pour Le Redoutable

Meilleur premier film

  • Grave, de Julia Ducournau
  • Jeune femme, de Léonor Serraille
  • Monsieur & Madame Adelman, de Nicolas Bedos
  • Patients, de Grand Corps Malade et Mehdi Idir
  • Petit Paysan, d'Hubert Charuel

Meilleur court-métrage :

  • Les Bigorneaux, d'Alice Viail
  • Le Bleu blanc rouge de mes cheveux, de Josza Anjembe
  • Debout Kinshasa, de Sébastien Maître
  • Marlon, de Jessica Palud
  • Les Misérables, de LADJLY

Meilleur court-métrage d’animation

  • Le Futur sera chauve, de Paul Cabon
  • I Want Pluto to be a Planet Again, de Marie Amachoukeli et Vladimir Mavounia-Kouka 
  • Le Jardin de minuit, de Benoît Chieux
  • Pépé le morse, de Lucrèce Andreae

Meilleur long-métrage d’animation

  • Le Grand méchant renard et autres contes, de Benjamin Renner et Patrick Imbert
  • Sahara, de Pierre Coré
  • Zombillénium, d'Arthur de Pins et Alexis Ducord

Meilleur film documentaire

  • 12 Jours, de Raymond Depardon
  • A voix haute - La force de la parole, de Stéphane de Freitas et LADJY
  • Carré 35, d'Eric Caravaca
  • I Am Not Your Negro, de Raoul Peck
  • Visages, villages, d'Agnès Varda et JR

Meilleure Musique originale

  • Arnaud Rebotini pour 120 Battements par minute
  • Christophe Julien pour Au revoir là-haut
  • Jim Williams pour Grave
  • Myd pour Petit paysan
  • Matthieu Chédid pour Visages, villages

Meilleure photo

  • Jeanne Lapoirie pour 120 Battements par minute
  • Vincent Mathias pour Au revoir là-haut
  • Christophe Beaucarne pour Barbara
  • Caroline Champetier pour Les Gardiennes
  • Guillaume Schiffman pour Le Redoutable

Meilleur montage

  • Robin Campillo pour 120 Battements par minute
  • Christophe Pinel pour Au revoir là-haut
  • François Gedigier pour Barbara
  • Julie Lena, Lilian Corbeille et Grégoire Pontecaille pour Petit paysan
  • Dorian Rigal Ansous pour Le Sens de la fête

Meilleur son

  • Julien Sicart, Valérie de Loof et Jean-Pierre Laforce pour 120 Battements par minute
  • Jean Minondo, Gurwall Coïc-Gallas, Cyril Holtz et Damien Lazzerini pour Au revoir là-haut
  • Olivier Mauvezin, Nicolas Moreau et Stéphane Thiébaut pour Barbara
  • Mathieu Descamps, Séverin Favrieau et Stéphane Thiébaut pour Grave
  • Pascal Armant, Sélim Azzazi et Jean-Paul Hurier pour Le Sens de la fête

Meilleur film étranger

  • Le Caire confidentiel, de Tarik Saleh
  • Dunkerque, de Christopher Nolan
  • L'Echange des princesses, de Marc Dugain
  • Faute d'amour, d'Andreï Zviaguintsev
  • La La Land, de Damien Chazelle
  • Noces, de Stephan Streker
  • The Square, de Ruben Ostlund

Meilleurs costumes

  • Isabelle Pannetier pour 120 Battements par minute
  • Mimi Lempicka pour Au revoir là-haut
  • Pascaline Chavanne pour Barbara
  • Anaïs Romand pour Les Gardiennes
  • Catherine Bouchard pour La Promesse de l'aube

Meilleurs décors

  • Emmanuelle Duplay pour 120 Battements par minute
  • Pierre Quefféléan pour Au revoir là-haut
  • Laurent Baude pour Barbara
  • Pierre Renson pour La Promesse de l'aube
  • Christian Marti pour Le Redoutable