Michael Cimino était l'un des plus grands cinéastes que l'Amérique ait jamais connu. Il n'a tourné que sept films en quarante ans mais au moins trois chefs-d'oeuvre (Voyage au bout de l'enfer, La Porte du Paradis, L'Année du Dragon). Il était sans doute le metteur en scène le plus doué de sa génération, celle du Nouvel Hollywood qui en comporte pourtant de très grands (Coppola, Scorsese, De Palma, Spielberg, Lucas) mais son caractère perfectionniste et tempêtueux ne lui a pas permis d'avoir l'oeuvre qui correspondait à son immense talent. Peu importe, Homère n'a écrit que l'Iliade et l'Odyssée, Tolstoï surtout Guerre et Paix et Anna Karénine. Le génie cinématographique de Cimino respirait à cette altitude de passion et de lyrisme. N'aurait-il tourné que Voyage au bout de l'enfer et La Porte du Paradis, bien des metteurs en scène se seraient damnés pour réaliser une seule séquence de l'un de ces deux films.

Clint Eastwood, autre grand metteur en scène, l'a révélé en lui faisant tourner Le Canardeur qui demeure l'un des meilleurs films joués par Clint Eastwood sans qu'il l'ait réalisé. Ce film qui révélait également Jeff Bridges, montrait toutes les qualités de Cimino: le lyrisme naturel, l'attachement au tournage en extérieurs, la déconstruction du héros américain. Pourtant rien n'annonçait vraiment le changement de braquet opéré par Cimino avec Voyage au bout de l'enfer, oeuvre monumentale qui ne peut se comparer qu'aux films de Griffith ou Ford, interrogation sur la communauté américaine en même temps qu'élégie sur la beauté de la nature. La séquence de la roulette russe reste l'une des séquences les plus traumatisantes du cinéma américain, avec un De Niro au sommet de son art et un Christopher Walken halluciné. Ce film qui a remporté une flopée d'Oscars a également eu le courage de se confronter pour la première fois au naufrage des Etats-Unis au Viet-Nam.

Cette interrogation sur l'identité américaine, Cimino l'a poursuivie avec La Porte du Paradis en appuyant là où cela faisait mal, avec le massacre d'immigrants russes à la fin du dix-neuvième siècle. Il y retrouvait le motif esthétique qui l'obsédait, celui de la ronde, du cercle, figurant que l'Histoire est un tragique Eternel Retour. En témoignent les magnifiques séquences de valse sur la patinoire ou encore celle du Beau Danube Bleu pour le bal de Harvard (il n'avait aucunement peur de se confronter à Kubrick en utilisant la même musique). La structure très bizarre de La Porte du Paradis divisée en un prologue spectaculaire, un développement conséquent et un épilogue très court, en fait une oeuvre de regrets et de mélancolie, préfigurant Il était une fois en Amérique, autre chef-d'oeuvre maudit de Sergio Leone. Le film fut un four à sa sortie en 1980 et fut amputé de près d'une heure. Il précipita la chute de United Artists et enterra avec l'échec de Coup de Coeur de Coppola le Nouvel Hollywood. En 2004, Cimino réussit à reconstituer la version intégrale de son chef-d'oeuvre, version depuis sortie en DVD et Blu-Ray en 2014, ce qui permit de lui rendre enfin justice, ainsi que toute sa place parmi les plus grands films de l'histoire du cinéma.

Mettant en vedette un Mickey Rourke explosif et au summum de son potentiel de sex-symbol, L'Année du Dragon donna l'occasion à Cimino en 1983 de boucler sa trilogie sur l'identité américaine et l'intégration, en se penchant cette fois-ci sur la communauté chinoise aux Etats-Unis. Le reste de sa carrière fut malheureusement plus anecdotique: un film malade, souffrant d'un terrible miscasting (Christophe Lambert), Le Sicilien; un remake un peu inutile de La Maison des Otages de William Wyler, Desperate hours; et enfin une sorte de western exaltant les grands espaces, Sunchaser, où Cimino retrouvait l'esprit de John Ford, en conclusion de son oeuvre en 1996.

Depuis Cimino n'a quasiment plus tourné (on comptera pour rien une participation assez pitoyable au film collectif initié par Gilles Jacob, Chacun son cinéma). Il ne restait pourtant pas inactif, rédigeant un roman et cherchant toujours à adapter La Condition humaine d'André Malraux, le grand projet de la fin de sa vie. On le croisait de temps à autre dans des festivals, à Paris Cinéma pour présenter la version intégrale de La Porte du Paradis, ou au Festival Lumière, où Thierry Frémaux lui rendait un hommage plus que mérité. Il avait beaucoup maigri et n'avait plus grand'chose de l'italo-américain rondouillard du début de sa carrière. Ses traits étaient devenus émaciés, presque efféminés et certains allaient même jusqu'à parler d'un changement imminent de sexe. Peu importe. Hier, Michael Cimino a franchi à 77 ans la porte du paradis et avec lui, l'un des plus grands réalisateurs américains de ce dernier demi-siécle nous a quittés, nous privant à tout jamais de son inspiration poétique et de sa puissance prophétique. Heureusement ses films nous restent, comme des précieuses balises nous guidant dans la nuit.