Dimanche, c’est le jour des rencontres…cinématographiques en tout bien tout honneur. Le programme de cette journée s’annonçait alléchant : les deux masterclass de Mia Hansen-Løve et d’Abel Ferrara quasiment enchaînées, opposant sans le vouloir, une jeune réalisatrice française prometteuse et un vieux loup du cinéma indépendant américain. Observons qu’il y avait peut-être une erreur de programmation : Mia Hansen-Løve peinait à remplir la grande salle du Publicis Champs Elysées qui était aux trois quarts vide alors qu’Abel Ferrara faisait salle presque comble dans la salle plus intimiste du Balzac. Ils auraient peut-être pu échanger fructueusement leurs salles. Néanmoins l’essentiel n’est pas là, bien évidemment. Mia Hansen-Løve, en cinq films, a su se constituer un corpus en déjà cinq films. Inspirée par Bresson, Eustache, Rivette, elle baigne depuis toute petite dans le cinéma d’auteur français post-Nouvelle Vague. Elle affiche une veine très autobiographique : son premier film, Tout est pardonné, s’inspire de son père ; son dernier film, l’Avenir, de sa mère ; Eden, son avant-dernier, de son frère, ancien DJ et son 3ème, Un Amour de jeunesse, de sa propre vie sentimentale. Seul, Le Père de mes enfants, son deuxième film, évoque librement la vie de son premier producteur, le regretté Humbert Balsan. Elle reconnaît d’ailleurs que ce deuxième film, en se concentrant sur un personnage suractif, a permis de développer les mouvements et les déplacements dans son filmage.

Pour Mia Hansen-Løve, « le cinéma aide à structurer la mélancolie ». Rien de mal à cela, elle a ainsi cultivé une petite musique qui est devenue indubitablement la sienne. Néanmoins on peut se demander quand elle sortira de sa zone de confort, comme ose le faire régulièrement, avec plus ou moins de bonheur, mais courageusement, son compagnon, Olivier Assayas. A partir d’un certain moment, même si on aime beaucoup l’œuvre de Mia Hansen-Løve, la masterclass s’est mise à ronronner comme le chat d’Isabelle Huppert dans l’Avenir. Il faut souligner le choix étrange d’extraits qui a privilégié Eden, trois extraits à lui tout seul, alors que c’est sans doute le long métrage le plus inabouti de son auteur, pour le dire gentiment, et a laissé sombrer dans l’oubli Tout est pardonné et L’Avenir, peut-être ses films les plus réussis.

Ensuite, avec Layla in the sky, place à la découverte d’une avant-première. Peu de différences avec les films de la compétition puisqu’il s’agit aussi de se pencher sur les états d’âme d’une adolescente, sujet récurrent du cinéma indé US. Deux différences notables toutefois : le film bénéficie d’une date de sortie et son personnage d’ado, plus dans le doute et la rétention, est bien plus intéressant que la fille nymphomane de White Girl. Tombée enceinte d’un garçon débile qu’elle n’aime pas, va—t-elle abandonner des études qui s’annoncent brillantes pour élever un enfant qui lui complique la vie ? Le film parvient à bien transcrire cet état d’indécision qui se nomme l’adolescence ainsi que la transition vers une forme de sagesse et de maturité.

Puis vint le gros morceau de la journée, la masterclass d’Abel Ferrara. Abel, en très grande forme, a tout simplement refusé de s’asseoir et a fait enlever les chaises et la tables installées sur la scène du Balzac. Ce qui s’appelle renverser la table. Il a donc fait toute la masterclass debout, comme un rappeur, plongé dans les premiers rangs de l’assistance, rappelant un peu William Friedkin qui parlait aussi en tournant à la manière d’un fauve ou d’un boxeur sur un ring. Pendant toute une première partie, il a ainsi plus parlé d’addiction, de religion et de spiritualité que de cinéma, s’efforçant de nous faire comprendre comment il était devenu clean, enfin débarrassé de toutes ses addictions diverses et variées. Puis il devint intarissable sur Pasolini, manifestement une de ses plus grandes inspirations, cf. le film qu'il a tiré de sa vie. Dans les premiers rangs, se trouvait Béatrice Dalle, première spectatrice de cette masterclass hors norme, tout autant leçon de vie que de cinéma. Le cinéma pour Ferrara, c’est exprimer une certaine vérité, obsession prégnante et féconde de toute son œuvre.

Nous en eûmes ensuite la preuve en assistant à la projection de The King of New York, un de ses films cultes avec Christopher Walken. Le film a peut-être un peu vieilli (comme la pellicule qui a craqué au bout d'une heure et quart!) mais a influencé Tarantino ou John Woo. Aujourd’hui il en reste surtout le charisme dément et vampirique de Christopher Walken dans l’un de ses plus grands rôles et quelques séquences d’anthologie, le duel sous la pluie entre Wesley Snipes et Larry Fishburne, toutes les apparitions sans exception de Walken et cette fin christique dans le métro et ensuite l'agonie dans le taxi qui donne une allure solennelle au film. On retrouvait ainsi cette double postulation baudelairienne vers le bien et le mal, indémêlables dans The King of New York, thématique éternelle qui allait persister dans tous les autres films d’Abel Ferrara.