L’avantage du CEFF, c’est que l’on est amené à côtoyer d’assez près les membres du jury, ce qui n’arriverait pas dans un festival comme Cannes, par exemple. Nous en avons eu un avant-goût mercredi avec la présence de l’actrice et réalisatrice Sophie Letourneur pour la présentation en compétition de Weiner. Mais aujourd’hui c’était quasiment le jury au grand complet qui s’est présenté dans la petite salle 2 du Balzac : Alexandre Aja, Zita Hanrot, Déborah François, Félix Moati et donc toujours Sophie Letourneur étaient là, occupant une bonne rangée de la salle. Public, presse et professionnels, nous étions un peu plus nombreux, mais pas beaucoup plus pour le documentaire-événement Author : the JT Leroy Story.

Revenons néanmoins à nos moutons et à l’ordre chronologique. Morris from America est un joli film un peu inconsistant sur un jeune ado noir de 13 ans qui ne correspond pas vraiment aux clichés habituels : il ne joue pas au basket ni ne danse frénétiquement ni n’a d’appétence particulière pour le sexe. Il tombe amoureux d’une jeune Allemande blonde un peu plus âgée qui le fait un peu tourner en bourrique. Pour elle, il essaiera de se mettre au rap freestyle, avec un résultat peu concluant. Son père, entraîneur de foot, était justement un rappeur amateur qui n’a jamais percé. On croisera également dans le film en prof d’allemand un sosie de Greta Gerwig (oui, cela existe !). En dépit de quelques séquences assez drôles et d’une en particulier plutôt émouvante où Morris danse avec l’objet de ses fantasmes recréé par ses soins, le film n’échappe pas au canevas classique du film d’initiation focalisé sur un adolescent.

Avec Author : The JT Leroy Story, le niveau est sensiblement différent puisque ce documentaire traite d’un sujet en or, la plus fantastique imposture littéraire de ces trente dernières années. JT (pour Jérémie Terminator) Leroy était un auteur culte du début des années 2000, soi-disant prostitué, drogué, transgenre et atteint du Sida (rien que ça !). Il a écrit deux romans fortement inspirés de son passé tourmenté et a su gagner l’estime et l’admiration de toute l’intelligentsia rock et cinéphile de l’époque. Sauf que JT Leroy n’existait pas…Laura Albert, une jeune mère un peu obèse de 40 ans écrivait ses romans , se faisait passer pour lui au téléphone et avait engagé sa belle-sœur Savannah, diaphane et androgyne, pour jouer son rôle aux yeux des médias. Incroyable histoire qui rappelle l’imposture Romain Gary/Emile Ajar, un peu desservie par une mise en scène illustrative, ce film bénéficie du témoignage exceptionnel de Laura Albert elle-même. Ce qui s’avère troublant, c’est que pour elle, il n’existe pas d’imposture, elle était ce jeune garçon quand elle a écrit ses livres et répondait au téléphone. On peut regretter que le film ne prenne pas suffisamment de recul pour analyser son cas qui relève soit de la psychiatrie pure soit du dédoublement classique de la personnalité quand on écrit une fiction. On peut déplorer également ne pas avoir de témoignages de toutes les personnalités qui ont été abusées par Laura Albert (Courtney Love, Billy Corgan, David Milch, Asia Argento, etc.), ce qui aurait représenté un contrechamp souhaitable. Néanmoins, tel qu’il est, ce documentaire constitue une plongée incroyable dans les recoins d’un cerveau complexe ou malade.

Avec White Girl, présentant les déboires d’une jeune fille s’amourachant d’un dealer amateur, on se trouve dans le racolage le plus absolu. Malgré le charisme certain de Morgan Saylor, la jeune actrice interprétant le rôle principal, on décroche au bout de l’énième scène gratuite de sexe ou de sniffage de coke. Le pompon est atteint quand l’avocat censé défendre son petit ami se met à la violer à la fin d’une soirée bien arrosée. Clichés en pagaille, personnages caricaturaux abondent. Seul le twist final s’avère un peu surprenant. Dommage, lors des cinq dernières minutes, il est déjà un peu trop tard.

On termine ces deux jours avec une curiosité : au cours de la nuit Philip K. Dick présentant entre autres ExistenZ ou Minority Report, le Publicis projetait A scanner darkly, expérience intrigante de Richard Linklater (Boyhood, la trilogie des Before) où il adaptait Substance mort du romancier en film d’animation à partir de prises de vue réelles à l'aide de la technique de la rotoscopie. A scanner darkly mettait donc en scène Keanu Reeves, Winona Ryder, Robert Downey Jr ou encore Woody Harrelson en créatures animées. Aujourd’hui on s’interroge encore sur l’utilité du procédé car le film aurait très bien pu fonctionner en tournage réel avec les mêmes acteurs. Un coup d’épée dans l’eau qui fait néanmoins honneur à la réputation d’expérimentateur de Linklater.