Il est parfois difficile de gérer un festival. Sophie Dulac, la directrice du Champs Elysées Film Festival en avait apparemment gros sur le cœur et a commencé son discours de cérémonie d’ouverture en évoquant toutes les difficultés qu’elle a dû vaincre pour arriver au Jour J : les grèves, l’Euro, les changements intempestifs de programmation, les annulations diverses et variées, etc. Bref, on avait vraiment envie de la plaindre, en dépit du métier privilégié qu’elle exerce, car on sentait une certaine lassitude. Heureusement son enthousiasme reprit vite le dessus, en nous présentant les membres du jury, présidé par Alexandre Aja, cette édition étant placée sous l’autorité de Nicole Garcia : Déborah François, Félix Moati, Sophie Letourneur, Zita Hanrot, Vincent Rottiers et Philippe Jaenada.

On regrettera tout de même qu’une partie des gens de la presse (dont votre serviteur) n’aient pu trouver de places dans la grande salle et aient finalement atterri dans la salle 2 du Publicis Champs Elysées où la cérémonie était retransmise. Cela n’est pas très grave mais le retrait d’un badge à l’avance aurait pu permettre d'octroyer un meilleur traitement. L’ambiance était donc légèrement morose dans cette salle 2 et on pouvait observer à loisir l’étrange tic de mise en scène qui consiste à filmer uniquement en plan fixe très éloigné les membres du jury.

Quoi qu’il en soit, après une chorégraphie originale sur un morceau des Chemicals Brothers, ce fut l’heure du film d’ouverture, avec une légère heure de retard. Contrairement à ce qui était annoncé, ce ne fut pas Captain Fantastic de Matt Ross avec Viggo Mortensen, hérité d’Un Certain Regard, mais Loving du petit prodige américain, Jeff Nichols, projeté à Cannes cette année en Sélection officielle en compétition. On avait bien aimé Captain Fantastic, fantaisie assez hilarante sur les théories de Jean-Jacques Rousseau, ainsi que les avantages et les inconvénients d’une éduction en complète liberté. On avait nettement moins aimé Loving. C’était donc l’occasion de réviser notre jugement.

Ce ne fut malheureusement pas le cas. Loving demeure un modeste mélodrame, manquant de lyrisme et d'intensité, où Nichols échoue à faire croire à l’alchimie du couple formé par Joel Edgerton et Ruth Negga. Il faut dire que Joel Edgerton écope d’une coupe improbable destinée à le rendre plus blond que nature. Son talent de comédien ne se trouve pas en cause, il joue plutôt bien le pauvre bonhomme un peu bas du plafond, mais toutes ses apparitions sont quelque peu frappées du sceau du ridicule, en raison de ce désastreux choix capillaire. Nichols, échouant quant au cœur du film, frise de nombreuses fois l’académisme pur et simple, un peu comme dans Mud, en ne faisant pas croire à sa reconstitution des années soixante au formol.

Nichols ne perd quand même pas totalement la main et reste un fantastique metteur en scène de genre. Il l’était déjà dans Shotgun stories, Take Shelter ou Midnight Special. Or, ce qui sauve Loving, ce sont certaines séquences très isolées : une belle scène silencieuse d’échange nocturne de voitures, toutes les séquences assez drôles, virant à la comédie de l’avocat Bernard Cohen et enfin l’apparition de Michael Shannon, l’acteur fétiche de Jeff Nichols, en photographe de Life, dans la seule séquence intime où l’amour des deux parias prend une réelle consistance quotidienne. On se demande ce qu’aurait été le film avec Shannon à la place de Edgerton ou même uniquement vu à travers le regard de Shannon. Un bien meilleur film, c’est certain.