Ken Loach, on l’adore avec ses allures de papy gâteau et son milantantisme toujours aussi vigoureux. Il a fait de superbes films, Kes, Family Life, Regards et sourires, Riff Raff, Raining Stones, etc. Mais on a également le droit de penser que cela fait longtemps qu’il n’en a pas fait et qu’il a un peu fait le tour du cinéma socio-politique d’intervention. On peut réaliser de grands films sur des gens modestes, il n’y a pas de petits sujets ni de petites gens, le néo-réalisme, nous l’a bien appris. Néanmoins couronner des auteurs qui ne se renouvellent pas et semble exploiter une recette ne constitue pas une solution. De plus, le cinéma n’est pas une tribune politique. Les grands chefs-d’œuvre du cinéma sont rarement des films politiques au premier degré. Les Dardenne ou Ken Loach ont certes réalisé de bons films mais quasiment aucun chef-d’œuvre. Le snobisme cannois qui consiste à récompenser pour se donner bonne conscience un cinéma politico-social d’intervention ne tient pas la route. Pas plus que Moretti, Sorrentino ou Garrone ne parviennent à se substituer aux fondamentaux Rossellini, Antonioni, Fellini, Visconti, Pasolini, cinéastes italiens de la grande époque, Rosetta ou Moi, Daniel Blake ne sont à la hauteur de Persona, Vertigo ou Pierrot le Fou.

Pour un cinéma social

Le jury a choisi de récompenser, hormis le cas de Dolan ou d’Assayas, sur lesquels on reviendra plus bas, du cinéma social fortement inscrit dans le contexte réaliste, présentant des gens pauvres ou de classe moyenne, ayant les difficultés de tout le monde : un chômeur invalide et une mère de famille obligée de se livrer à la prostitution (Moi, Daniel Blake), un Roumain qui essaie d’envoyer sa fille faire des bonnes études à l’étranger dans (Baccalauréat), des Iraniens obligés de déménager dans l’appartement d’une prostituée (encore) dans Le Client, une épicière vendeuse de drogue aux Philippines qui se fait arrêter par la police (Ma’Rosa) et une équipe de jeune vendeurs désargentés traversant l’Amérique en bus (American Honey). Si la plupart pouvaient figurer au palmarès, le défaut vient de la tête d’affiche, Moi Daniel Blake, le film le plus faible du lot, qui sert maladroitement d’emblème à ce cinéma. La pilule serait sans doute mieux passée si le Palmarès avait couronné en Palme le passionnant Baccalauréat du roumain Cristian Mungiu ou Le Client, véritable choc de fin de festival et plus beau film d’Asghar Farhadi depuis Une Séparation, qui aurait fait un lauréat assez incontestable.

Pour un cinéma clivant

Lors de la conférence de presse post-palmarès, George Miller a expliqué que lui et son jury ont essayé de ne pas écouter les critiques car ils voulaient décider par eux-mêmes. On se demande dans quelle mesure cette volonté affichée de ne pas tenir compte des critiques les a poussés à réhabiliter des films un peu ratés, fortement sifflés, au lieu d’offrir des rattrapages à des perles méconnues. Certes cela joue dans les deux sens car American Honey d’Andrea Arnold (3ème Prix du jury en 3 participations) méritait mieux que l’opprobre critique dont il a souffert. De même, on peut concéder qu’Olivier Assayas puisse obtenir le prix de la mise en scène, lui qui n’a jamais rien eu à titre personnel à Cannes, pour la seule et unique idée de Personal Shopper, filmer Kristen Stewart pianoter sur un écran de smartphone, cet écran minuscule devenant le lieu de toutes les angoisses. Néanmoins il est impossible de considérer que Juste la fin du monde de Xavier Dolan (noté à 1,4 sur 5 dans Screen International, soit l’avant-dernier film de toute la compétition, juste un peu devant The Last Face de Sean Penn) soit une jolie réussite. Dolan est doué, il l’a montré avec Mommy, mais Juste la fin du monde, avec sa mise en scène ostentatoire et faussement branchée et sa direction d’acteurs hystérisante empêche le drame de véritablement se nouer et d’émouvoir. A croire que le jury a réellement pensé à provoquer les critiques par ce prix bien plus qu’à récompenser l’œuvre du jeune Québecois.

Oublier les films les plus accessibles

On aura surtout remarqué l’absence des deux immenses favoris au Palmarès : Toni Erdmann de la jeune allemande Maren Ade et Paterson du vétéran rock n’roll Jim Jarmusch. Si Paterson était sans doute le plus beau et sublime des deux, formellement parlant, film-poème d’une élévation de vues rarement ressentie dans ce Festival, Toni Erdmann atteint des sommets d’émotion en particulier dans sa dernière demi-heure mais a sans doute pâti de sa réputation de comédie délirante, ce qu’il est en effet. Le jury de George Miller reconnaît n’avoir tenu aucun compte dans ses délibérations du sexe des réalisateurs et on ne peut que lui donner raison (on ne va pas récompenser une femme parce qu’elle en est une, ce qui serait de la discrimination positive parfaitement ridicule en matière d’art). En revanche Maren Ade méritait de l’être car elle avait réalisé un des meilleurs films de la compétition, tous sexes confondus. Quant à Jim Jarmusch, Paterson était une belle synthèse de son œuvre, lutte contre la routine et célébration des artistes forcés d’avoir une double vie. Autre film extrêmement drôle, Elle de Paul Verhoeven montre que le Hollandais Violent peut s’adapter à tout, en décochant des flèches chabroliennes à la société française bourgeoise et politiquement correcte. On peut également mentionner Ma Loute de Bruno Dumont, ahurissante tentative de sortir du naturalisme convenu en forçant le surjeu des acteurs (un peu comme Isabelle Huppert dans Elle). Malheureusement cette année, comme lors de beaucoup d’autres années, le jury n’a pas aimé rire. Il considérait peut-être que le rire était dévalorisant, recyclant le cliché de la supériorité du drame sur la comédie.

Enfin parmi les oubliés, figurait l’OVNI de Nicolas Winding Refn, The Neon Demon, sur la dénonciation de l’univers oppressant de la beauté par ses propres armes. The Neon Demon détourne les codes des univers de la pub et de la mode par le film d'horreur pour faire prendre conscience autrement du phénomène omnipresent de la beauté et de notre rapport d'assujetissement face à lui.

Géopolitique et anthropophagie

Cette année, le Palmarès était plutôt anti-américain et explorait le reste du monde, en particulier l’Europe (Angleterre, Roumanie, Iran, Phillippines), avec les cas particuliers de Dolan tournant avec des Français et Assayas avec une Américaine. Par opposition au Palmarès de l’année dernière, celui de cette année oublie presque les Français, hormis la situation hybride d’Assayas.

En ce qui concerne les autres sections parallèles, Un Certain Regard s’est montré cette année assez faible (malgré un sympathique Captain Fantastic de Matt Ross avec Viggo Mortensen), accumulant les recalés de la Sélection officielle en petite forme (Kore-Eda) ou les films relativement académiques. La Quinzaine des Réalisateurs, en dépit de quelques éclats (le nouveau Jodorowsky, Poésie sans fin, Risk de Laura Poitras ou l’explosif Divines) n’a pas vraiment retrouvé l’état de grâce de l’année dernière où elle alignait Garrel, Despleschin, Fatima et Mustang. En revanche, un mieux certain s’est ressenti à la Semaine de la Critique avec le nouveau Justine Triet ou l’étonnant Grave de Julie Ducournau.

C’est d’ailleurs Grave qui fera prendre conscience du thème principal du Festival, présent dans au moins quatre ou cinq films : l’anthropophagie. Du film de genre classique, The Strangers de Na Hong-Jin à la réinvention d’un film d’horreur à la manière de Cronenberg, Grave, en passant par Transfiguration (Un Certain Regard), les mannequins cannibales de Nicolas Winding Refn (The Neon Demon) ou des prolos dévorant du bourgeois (Ma Loute de Dumont), ce thème traversait toutes les sections. Que cela peut-il bien révéler de la société d’aujourd’hui ? Métaphoriquement, la société de consommation se replie sur elle-même et s’autodévore en faisant d’elle-même son propre moyen de subsistance. Un peu comme Ken Loach ou Xavier Dolan qui se nourrissent de leur propre cinéma, sans forcément aller voir ailleurs, stylistiquement, comme osent le faire Maren Ade ou Paul Verhoeven. Triste et pessimiste constat pour la société et le cinéma.

LONGS MÉTRAGES

Palme d'or : I, DANIEL BLAKE (Moi, Daniel Blake) réalisé par Ken LOACH

Grand Prix : JUSTE LA FIN DU MONDE réalisé par Xavier DOLAN

Prix de la mise en scène Ex-Aequo : Cristian MUNGIU pour BACALAUREAT (Baccalauréat) Olivier ASSAYAS pour PERSONAL SHOPPER

Prix du scénario : Asghar FARHADI pour FORUSHANDE (Le Client)

Prix du Jury : AMERICAN HONEY réalisé par Andrea ARNOLD

Prix d'interprétation féminine : Jaclyn JOSE dans MA' ROSA réalisé par Brillante MENDOZA

Prix d'interprétation masculine : Shahab HOSSEINI dans FORUSHANDE (Le Client) réalisé par Asghar FARHADI

--- COURTS MÉTRAGES

Palme d'or : TIMECODE réalisé par Juanjo GIMENEZ

Mention spéciale du Jury : A MOÇA QUE DANÇOU COM O DIABO (La Jeune fille qui dansait avec le diable) réalisé par João Paulo MIRANDA MARIA

--- Caméra d'Or : DIVINES réalisé par Houda BENYAMINA présenté dans le cadre de la Quinzaine des Réalisateurs

Le jury de la CST a décidé de décerner le PRIX VULCAIN DE L’ARTISTE-TECHNICIEN à : SEONG-HIE RYU, pour sa direction artistique, d’une grande inspiration, du film MADEMOISELLE (Agassi) réalisé par PARK Chan-Wook.

--- Prix FIPRESCI de la Critique Internationale : TONI ERDMANN réalisé par Maren Ade