8h30 : La Fille inconnue des frères Dardenne

Les frères Dardenne sont de retour avec cette histoire de médecin en proie à une culpabilité tenace en raison d’une patiente retrouvée morte, à laquelle elle n’a pas ouvert la porte de son cabinet. Le film est mené tambour battant, Adèle Haenel dans le rôle principal est impeccable mais La Fille inconnue laisse étrangement un sentiment d’insatisfaction, comme si on avait déjà fait le tour du cinéma des Dardenne. Certes une intrigue de thriller semble une nouveauté mais un mort dans un même type d’intrigue faisait déjà son apparition dans Le Silence de Lorna. On aperçoit les coutures du cinéma des Dardenne : la caméra à l’épaule, les comédiens amateurs qui laissent parfois apparaître un peu trop qu’ils le sont, les intentions humanistes et sociales beaucoup trop voyantes. En résumé, le film est trop clair et manque de mystère. Les Dardenne paraissent prisonniers de leur système formel et thématique et contrairement à un Woody Allen qui peut jongler avec divers registres, ils n’en ont qu’un seul. D’où l’impression d’appauvrissement de leur matière dramatique au bout d’une dizaine de films.

11h30 : The Strangers de Na Hong-Jin

Cela manquait, un vrai film de genre à Cannes. Réputé pour The Chaser et The Murderer, déjà présentés en sélection officielle hors compétition, Na Hong-Jin s’est fait une spécialité du polar sud-coréen, plus ou moins inspiré de David Fincher (en particulier Seven). Cette fois-ci, il introduit l’élément surnaturel dans son intrigue de polar et cela fonctionnerait plutôt bien, s’il n’avait la mauvaise idée de faire durer son film bien trop longtemps pour un film de genre (2h36, tout de même). Il ne demeure pas moins que certaines séquences flirtent avec la folie pure : une séquence obsédante d’exorcisme, une autre de massacre avec un suspect cannibale (décidément…). The Strangers reste un bon moment de film hypnotique, assez jouissif.

19h : Juste la fin du monde de Xavier Dolan

On voyait d’un œil un peu suspicieux cette association de vedettes recrutées dans tous les génériques de films cannois francophones de ces dernières années : Gaspard Ulliel de Saint Laurent, Léa Seydoux de La Vie d’Adèle, Vincent Cassel de Mon Roi et Marion Cotillard…de chaque édition cannoise depuis 2012. Pour son premier film « français », Xavier Dolan a fait son marché de vedettes à Cannes. Néanmoins on aime bien laisser une chance aux films ; on ne les juge jamais avant de les avoir vus. C’est fait aujourd’hui.

L’intrigue est basique, un week-end en famille comme dans Sieranevada, sauf que le film de Cristi Puiu est bien plus ample et intéressant. Dans une villa, une famille est donc réunie. Le fils prodigue, Louis, un homosexuel, vient passer une journée avec sa mère, sa sœur, son frère et la femme de son frère. Il souhaite leur annoncer qu’il va mourir.

Le titre était beau, on aurait dit un titre de chanson de R.E.M. A partir de ce scénario, on pouvait s’attendre à un film méditatif sur l’attente de la mort. Un film profond, bergmanien, beau, recueilli. Or, Dolan qui avait montré certaines qualités de pure mise en scène dans Mommy (en particulier pour le jeu avec le cadre), semble les avoir oubliées avec la renommée qui a grandi entre-temps. L’origine théâtrale du film ne se laisse jamais oublier : les personnages parlent presque tous trop fort et s’isolent entre eux pour de longs dialogues explicatifs. Dolan ne peut s’empêcher de recycler son fameux personnage de mère possessive et réussit le prodige de faire mal jouer Nathalie Baye (ce qui a pour effet de nous faire pleurer pour cette belle actrice que nous avons tant aimée, mais pas du tout, en raison de l’intrigue du film). Dans une dégaine qui rappelle Sabine Azéma, la pauvre Nathalie n’en peut plus d’imiter Anne Dorval, en nettement moins bien et sans l’accent québecois. La voir hurler (presque) sans arrêt est l’un des plus grands déplaisirs du film. L’un des traits de la direction d’acteurs de Xavier Dolan est le côté hystérisant et il n’y déroge pas dans Juste la fin du monde. La moitié du casting hurle la moitié du temps : Nathalie Baye, Vincent Cassel et Léa Seydoux, ce qui rend au moins la moitié du film assez insupportable. C’était sans doute déjà le cas auparavant mais parfois l’accent québecois rendait cela gentiment folklorique et excusable. En version française, cela passe nettement moins bien.

Ceux qui s’en sortent le mieux sont donc ceux qui ne crient pas : Marion Cotillard (qui n’a pas de chance cette année car elle joue dans les deux plus mauvais films de la compétition), assez discrète et plutôt touchante dans son recyclage de Kayla la bègue, le personnage de Suzanne Clément, et Gaspard Ulliel qui ne hurle pas puisqu’il sait qu’il va mourir et se morfond en faisant des mines consternées tout du long. La mort, c’est beaucoup plus long que l’éternité, chez Xavier Dolan. L’autre grande caractéristique du film, c’est le côté clip de la mise en scène de Xavier Dolan. Cet aspect s’était canalisé (un peu) dans Mommy, certains morceaux étant plutôt bien utilisés à propos comme Wonderwall d’Oasis ou Born to die de Lana Del Rey. Cette fois-ci, on frôle la catastrophe : un morceau de Camille au générique avec des infrabasses très désagréables, une musique de fond incessante pendant tout le film, signée Gabriel Yared et surtout deux échappées clipesques qui sombrent dans le ridicule le plus complet. Moby servira pour le générique de fin.

Quant à cette pièce de Jean-Luc Lagarce, malheureusement le traitement qui lui est affecté par Dolan ne donne guère envie de la découvrir. Les secrets de famille, les refoulements, les non-dits pullulent mais ne sont guère servis par une mise en scène qui manque de rigueur.

Bref, résumons : Xavier Dolan est sans doute un jeune metteur en scène très doué pour son âge (soulignons surtout le mot âge). Néanmoins il n’est sans doute pas aussi doué qu’il le croit ou que d’autres personnes, ses fans, le croient. Au même âge, Welles, Spielberg, Fassbinder, Almodovar (l’un de ses modèles) et bien d’autres, faisaient des films bien plus réussis. Il a eu le grand tort de croire qu’adapter une pièce de théâtre avec un casting de stars suffisait à faire un film. Il n’a pas eu la sagesse de refuser la sélection pour son film raté, manquant ainsi de distance critique par rapport à sa propre œuvre. On sait qu’il lit absolument tout ce qui se publie sur lui. Le retour de bâton sera sans doute très cruel mais peut-être salutaire. Espérons qu’il saura en tirer les leçons.

22h : Après la tempête de Hirokazu Kore-Eda

Kore-Eda a souvent été invité en compétition ces dernières années (Tel père, tel fils, Distance, Nobody knows, Notre petite sœur). Sélectionné à Un Certain Regard, il se montre nettement moins intéressant. Cette histoire d’écrivain raté, devenu détective privé, aligne les platitudes jusqu’à ce que l’on n’en puisse plus et que l’on se dise qu’il est bien temps d’aller se coucher et récupérer de l’énergie pour la suite du Festival.