8h30 : Ma Loute de Bruno Dumont

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Bruno Dumont confirme qu’il est l’un des plus grands cinéastes français actuels. La beauté absolue et la justesse des cadres. L’originalité du ton, la prise totale de risques. Cela ne plaira certainement pas à tout le monde mais Dumont a raison.

11h : Le Disciple de Kirill Serebrennikov

On croyait voir une confrontation passionnante entre deux visions de la vie. On aura droit à un cours accéléré de catéchisme en 2 heures avec citations de la Bible et référence exacte du texte, verset, chapitre, incrustée à l’écran. A fuir.

14h : La Danseuse de Stéphanie Di Giusto

Stéphanie Di Guisto s’est lancée avec courage pour son premier film dans le biopic d’une danseuse qui fut une icône en son temps et qui est retombée dans l’oubli, Loie Fuller. Elle ne réussit pas tout à fait son pari : seule la partie sur la danse à proprement parler est troublante. Le reste, hormis la frémissante Soko, superbe d’intensité, et les apparitions de Lily-Rose Depp, est nettement plus anecdotique. Une tentative intéressante, malgré tout.

19h : Toni Erdmann de Maren Ade

Retenir l’instant

Souvent on va trop vite, on passe à côté des gens, surtout de ceux qu’on devrait aimer. On ne s’arrête pas, de peur de devoir réfléchir, d’être obligé de rester avec soi-même, de se remettre en question et de faire enfin les bons choix. C’est le cas d’Inès, jeune cadre supérieur dans une grande société allemande située à Bucarest (la Roumanie est décidément le centre névralgique de cette Sélection Officielle). Elle affiche tellement les signes extérieurs du bonheur (un bon travail, une bande de fidèles copines, un amant à disposition) qu’elle ne se pose plus véritablement de questions. Or le bonheur n’est jamais acquis, il se conquiert.

C’est ce que son père, Winfried, va lui rappeler en débarquant sans crier gare dans sa vie bien rangée et dépourvue d’imprévus. Or l’imprévu, c’est le royaume de Winfried. Il ne va cesser de jouer avec elle, en lui lançant des défis, en empruntant l’identité d’un double de fiction, Toni Erdmann. Inès va accepter de relever ses challenges improbables, agacée par ce malotru encombrant dont elle a un peu honte. Progressivement elle va néanmoins comprendre que grâce à lui et à ses blagues stupides, sa vie va devenir de plus en plus intéressante. C’est l’argument de Toni Erdmann, le nouveau film de Maren Ade, 39 ans, l’une des trois femmes retenues cette année en Sélection Officielle et l’une des meilleures représentantes d’une possible nouvelle vague du cinéma allemand.

Chez Maren Ade, le jeu est fondamental, ainsi que le fait d’arborer des masques. Dans Everyone else, son précédent film multirécompensé de 2009, le couple au centre du film ne cessait déjà de se lancer des défis plus ou moins stupides, tandis que le protagoniste masculin arborait vers la fin du film un masque en écho aux différents visages de la représentation sociale que chacun se doit d’arborer. La vie est un jeu perpétuel. La vie est théâtre, écrivait Shakespeare. Maren Ade applique à la lettre ce précepte en présentant des personnages qui semblent jouer définitivement dans une cour de récréation, reflet diffracté et humoristique des médiocres divertissements que représentent le travail salarié et les affaires soi-disant sérieuses d’adultes. Winfried, le père d’Inès, devient ainsi Toni Erdmann pour apporter de la fantaisie dans sa vie et celle de sa fille.

Cependant, alors que Everyone else présentait la décomposition d’un couple, Toni Erdmann s’attache à montrer la reconstitution d’un lien filial. En lieu et place de la destruction d’un lien horizontal, on assiste ainsi à la recréation d’une relation verticale. Après avoir ausculté le couple sous toutes ses coutures, Maren Ade analyse la cellule familiale ou plus exactement ce qui reste d’un lien père-fille, une fois que la période d’éducation est terminée. Toni Erdmann est ainsi un film qui ne paie pas de mine au départ, comme son personnage principal. En effet, Maren Ade n’a jamais été une cinéaste formaliste. Sa caméra se contente de suivre avec la plus grande simplicité ses personnages au plus près de leurs émotions et de leurs expressions faciales. Elle n’a jamais été Angelopoulos ou Belà Tarr, en faisant étalage de mouvements de caméra ostentatoires. Cependant sa simplicité apparente se révèle finalement bien plus payante car aucun effet de style ne s’interpose donc entre les personnages et le spectateur, ce qui finit par l’atteindre en plein cœur.

Cela n’empêche pas ses films d’abonder en séquences cultes (par exemple celle, extraordinaire de Whitney Schruck dans Toni Erdmann). On se souvient de la pénultième séquence d’ Everyone else, où l’homme et la femme finissaient par faire l’amour, sans préparation, de manière furieusement animale. Dans Toni Erdmann, la séquence hilarante de la réception montre aussi une régression à l’état de nature, vers un état animal, illustrant le tournant du film, le moment précis où Inès va comprendre ce que s’efforce de lui transmettre son père, en faisant valdinguer la pesanteur des conventions sociales par sa mise à nu. Ce déshabillage physique précédera le déshabillage émotionnel d’Inès.

Néanmoins, lorsque l’émotion s’emparera du film, ce sera paradoxalement à contre-courant du déroulement du film, contrairement aux larmes programmées et tristement prévisibles du dernier Ken Loach. L’émotion naîtra par surprise comme lorsque Ethan Edwards prend dans ses bras sa nièce Debbie, dans La Prisonnière du désert. Qu’est-ce que le bonheur ? Telle est l’interrogation qui prévaut dans le cinéma de Maren Ade et ne cesse de tourmenter ses protagonistes. Quand à la fin du film, le père disparaîtra du cadre, on ne sait comme à la fin des Soprano, si cette disparition signifie ou non sa mort. Peu importe, il aura réussi à transmettre l’essentiel à sa fille qui s’appropriera symboliquement son dentier, rendre chaque moment important par le sourire ou l’émotion, retenir l’instant face à la course impitoyable du temps.