Dimanche dernier, alors que le Film Noir Festival touchait à sa fin, nous avons pu interviewer Thierry Sausse, jeune réalisateur du court-métrage La Belle Gueule, auréolé du prix du jury et du prix de la musique originale. De toute la sélection des 24 courts-métrages présentés en compétition durant deux jours, c'est La Belle Gueule, histoire d'un ancien gangster vieillissant qui se souvient de ses glorieuses années, qui avait retenu l'attention de l'équipe de Rétro-HD par la qualité certaine de son sujet et de sa mise en scène. L'occasion d'interroger Thierry Sausse pour en savoir plus sur son film et sur son parcours.

 

Comment en es-tu arrivé à réaliser des films ?

Je suis cinéphile depuis que je suis enfant. Je voulais devenir comédien quand j'étais petit garçon et puis un jour un copain a fait son film avec une petite caméra. J'étais complètement subjugué par le fait que l'on pouvait faire soi-même un film et j'ai donc commencé à faire des courts-métrages sans jamais m'arrêter et l'envie d'en faire un métier est arrivée. Je suis donc monté à Paris pour intégrer une école de cinéma, l'ESEC, et une fois diplômé j'ai rapidement commencé une carrière d'assistant-réalisateur dans laquelle je n'étais absolument pas à l'aise. J'ai donc arrêté pour me concentrer uniquement sur mes courts-métrages et désormais j'alterne entre le boulot alimentaire et les courts-métrages en espérant un jour que les courts-métrages me permettent de ne plus retourner au travail alimentaire.

Comment tu es venu à ce film qui est La Belle Gueule ?

La Belle Gueule est un film qui est né très vite, c'est même curieux pour un court-métrage. Tous les gens s'accordent à dire que le film s'est fait extrêmement vite. Il s'est écrit début 2013, à partir de janvier et s'est tourné en juillet. L'envie était avant tout d'écrire ma lettre d'amour au film noir. C'est un genre que je connais depuis très longtemps mais je m'y intéresse vraiment depuis bien moins longtemps. Juste avant La Belle Gueule je me suis fait une cure intense de films noirs, je me suis retrouvé dans ce cinéma et j'ai eu besoin d’extérioriser tout ce que j'avais avalé pendant ces longs mois de visionnage. J'avais besoin de dire à ce cinéma là à quel point je l'aimais en essayant de ne pas tomber dans les travers du cinéphile qui va faire son film de manière extrêmement référencée pour montrer à ses spectateurs qu'il a vu les mêmes dvd qu'eux et que la seule différence entre eux et lui, c'est qu'il a une caméra. J'ai vraiment essayé d'éviter ce piège en traitant des thématiques personnelles à travers une histoire qui me touche et qui n'est pas extrêmement codée dans le film noir. C'est donc plus une lettre d'amour formelle et visuelle plutôt que narrative et profondément ancrée dans le genre. Je ne considère pas La Belle Gueule comme un total film noir. Il y a des codes narratifs bien sûr, on a travaillé le flash-back, la voix-off, on a repris des archétypes de ce cinéma tout en les transposant à travers quelque chose de bien plus personnel que l'on a travaillé avec mon co-scénariste Colin Vettier. C'est le thème de la mélancolie, de la tristesse, du regret qui est abordé à travers un personnage de film noir qui est le tueur à gages.

La figure de la femme fatale du film noir se transforme en femme presque parfaite pour ton personnage puisqu'elle devient sa femme. Ici, on pourrait dire qu'elle le sauve.

Le personnage de Françoise Costello dans le film, on pourrait presque dire que c'est l'anti femme fatale puisqu'elle n'a absolument rien de fourbe, rien de dangereux, rien de malsain, bien au contraire. Un sauvetage je ne sais pas mais dans tous les cas, c'est une espèce de révélation. Comme si tout ce en quoi mon personnage croyait, son travail pour lequel il vivait pleinement était devenu dérisoire à partir du moment où elle rentre dans sa vie. Et du coup, à l'article de la mort, ce choix capital qu'il a fait est remis en question et il décide de reprendre le chapeau pour mourir en gangster.

Comment s'est produit le film, avec l'aide ton école ou totalement à part ?

J'ai été diplômé de l'ESEC en 2011. Le film est né deux ans plus tard et n'a absolument rien à voir avec l'école. Ils ont eu la gentillesse de me prêter leur studio dans lequel on a tourné toute la partie située en 1960 donc ils m'ont tiré une sacrée épine du pied en terme de budget. Le film a été complètement auto-produit. Si je souhaite devenir metteur en scène, je suis obligé de travailler parallèlement pour gagner ma vie et sur mes salaires, j'économise pour pouvoir financer mes courts-métrages. Et bien sûr il y a un complément assez conséquent de crowdfunding derrière et c'est comme ça que l'on a pu réunir le budget. Par chance, tous les techniciens ont été extrêmement compréhensifs envers mon budget et ont remis leurs tarifs à la baisse et mon chef-opérateur m'a mis en contact avec des loueurs de matériel qui nous ont fait des prix intéressants. On a donc pu avoir un matériel décent (on a tourné en Red) pour finalement assez peu d'argent.

As-tu eu des difficultés à faire ton film ?

Ça a été très dur parce que j'ai du assurer la réalisation et en même temps j'ai été amené à faire beaucoup de logistique ce qui est difficilement réalisable car ce sont bien deux métiers différents qui prennent énormément de temps. Je me suis un peu noyé sous les problèmes qui ont fini par se résoudre assez facilement. L'auto-production est une chose géniale car elle permet une liberté artistique totale car on n'a de comptes à rendre à personne mais le revers de la médaille est le fait de devoir gérer une quantité astronomique de choses et de se retrouver dans l'obligation de se concentrer sur le travail logistique plutôt qu'artistique car sans logistique, on ne peut pas tourner.

Comment La Belle Gueule a-t-il été reçu par ceux qui l'ont vu ?

J'ai eu de bons retours de la part de gens que j'estime dans le métier. Sinon en festivals, le film n'a pas forcément convaincu à part ici, au Film Noir Festival, où il a sa place. Je pense aussi que c'est en partie parce qu'il appartient à un genre extrêmement codé qui n'a pas forcément sa chance en ce moment dans le cinéma français actuel. J'étais donc très content quand il a été sélectionné pour ce festival. J'avais déjà fait une tentative ici l'année dernière mais le film n'avait pas été fini à temps, j'avais donc envoyé une copie de travail mais Géraldine Pioud m'avait envoyé un courrier pour m'expliquer qu'il n'était pas légitime de sélectionner un film qui n'était pas terminé tout en m'invitant à le renvoyer l'année d'après. Et me voilà cette année, vraiment ravi d'être ici.

Et tu ressors avec deux prix, quel effet ça te fait ?

Ça fait énormément plaisir. Je suis très content pour Olivier Marechal et Mickaël Barthelemi, mes compositeurs. Pour les paraphraser, je dirais que le travail sur la musique du film a été hyper intéressante car le film est très silencieux et la musique est là pour l'enrichir, pas seulement pour être un soutien dramatique. C'est presque un travail scénaristique en terme de musique. Quant au prix du jury jeune, je suis très touché car dans l'absolu, c'est eux les spectateurs de la salle. J'ai apprécié leur discours sur le cinéma et la nécessité d'avoir un cinéma différent. Devant leur pertinence, j'ai été ravi qu'elles me décernent le prix et je pense qu'elles ont un bel avenir devant elles.

Comment as-tu trouvé Gérard Dessalles, l'acteur qui joue la Belle Gueule âgé ?

J'avais déjà fait un film avec lui en 2012. La Belle Gueule a été écrit pour lui. L'idée de base reposait sur un vieux monsieur et son visage m'est apparu à l'écriture. Je suis donc allé le voir pour lui faire part de mon idée et nous avons retravaillé ensemble. Il a une voix particulière qui correspond très bien à son personnage et à l'atmosphère du film. C'est vraiment agréable de travailler avec lui car dernièrement son envie est de tourner avec de jeunes metteurs en scène et de leur filer des coups de pouce. Il s'investit vraiment. Pour La Belle Gueule, il s'est laissé pousser cheveux et barbe pendant un mois au détriment potentiel d'autres rôles.

Tu as co-écris le film avec Colin Vettier, comment s'est passé votre collaboration ?

Avec Colin, en général c'est moi qui apporte l'idée car il a un peu ce grand principe de toujours travailler avec un réalisateur. C'est une espèce d'assurance pour lui que le film se fera. Dans la fiction de cinéma, c'est toujours un metteur en scène qui vient le chercher. C'est comme ça que ça s'est passé sur La Belle Gueule et sur le prochain que l'on va tourner rapidement. C'est surtout de la discussion et de la prise de notes avant d'écrire quoi que ce soit afin d'être sûr de là où l'on met les pieds. On dépeint ensuite le personnage, ses traits de caractère, ses habitudes, son passé, on met sa vie sur le papier avant de commencer l'histoire. Et puis on développe les grandes thématiques du film, de quoi il va parler, dans quel type de situations va-t-il évoluer, quels sont ses enjeux avant que toute l'histoire ne s'écrive. Mais en faisant tout ça, l'histoire vient presque inconsciemment et le premier jet du scénario arrive très rapidement, en une quinzaine de jours. Ensuite, on fignole, on fait lire, on écoute les retours et on réécrit. On a vraiment deux univers différents que l'on est amenés à confronter et il y a beaucoup de choses que j'apprends à travailler avec lui et je pense que c'est réciproque. C'est un vrai bonheur d'écrire avec lui.

Tu as parlé d'un nouveau court-métrage en projet, comment vas-tu t'y prendre pour le faire ?

Je vais apporter une partie de budget économisé sur mon salaire, ça fait un moment que je le prévois. On va encore passer par le crowdfunding, pour une somme plus importante cette fois-ci car le film va être un chantier plus conséquent, j'aimerais faire construire un décor en studio. Mais j'aimerais aussi travailler avec une maison de production mais une jeune, qui produit encore des courts-métrages car les maisons qui ont déjà un nom ne produisent plus de courts-métrages. Les gens n'ont plus assez d'audace pour miser sur un jeune metteur en scène et un court-métrage qui ne va pas rapporter d'argent. Faire un court-métrage en France devient difficile, particulièrement quand c'est un film de genre. Heureusement qu'il existe tout de même des manifestations telles que le Film Noir Festival, c'est rassurant pour nous, jeunes metteurs en scène qui faisons du genre de savoir que nos films peuvent être vus. Ça nous incite à poursuivre notre chemin et à continuer ce combat, car d'une certaine manière, c'en est un.

En tant que jeune metteur en scène, peux-tu nous parler de ta vision du cinéma moderne français ?

C'est un cinéma qui est très peu courageux que ce soit du côté des créatifs ou des financiers. Les financiers s'orientent de plus en plus vers un cinéma large et populaire au détriment du cinéma de genre, du cinéma travaillé, du cinéma de mise en scène. Je trouve alarmant d'apprendre que Dany Boon a eu 35 millions d'euros pour faire son dernier film. Quand je pense une demi-seconde au nombre de premiers films que l'on aurait pu faire avec 35 million d'euros, je suis choqué. Je connais 15 metteurs en scènes à qui l'on peut donner 1,5 million et qui peuvent en tirer un film magnifique. Ne plus produire de films de genre, c'est priver le spectateur d'un certain cinéma qu'il aime au détriment du reste, ce cinéma souvent complètement insipide qui raconte la vie et qui montre aux gens la chance ou la malchance de ce qu'ils vivent tous les jours et dans lequel le public se complaît. On oublie l'essentiel du cinéma, à savoir un travail narratif et formel. Quand on est raconteur d'histoires et qu'on a une caméra en main, on a une responsabilité et il ne faut pas se moquer de son spectateur. J'aimerais bien qu'on ravive un peu la flamme du cinéma français car les réalisateurs de talent ne manquent pas.

De plus en plus de films sont très peu distribués en salles ou pas du tout. Que penses-tu de la vod afin de permettre aux films qu'ils soient vus par un public plus large ?

Mon côté romantique me dit qu'un film a sa place en salle, là où le cinéma existe, là où l'immersion est totale. Mais au final, ils ne faut pas fermer la porte face à la vod et à ces nouveaux supports de diffusion car l'essentiel d'un film, c'est qu'il soit vu. Si les salles le boudent, la vod le prend et c'est tant mieux. Cela peut rapporter de l'argent au metteur en scène et lui permettre de faire d'autres films.