Mardi soir au Louxor, alors que Jiri Menzel était attendu à 20h pour présenter Trains étroitement surveillés dans sa version restaurée, Rétro-HD a pu rencontrer le réalisateur tchèque juste avant la projection et c'est dans le salon du Louxor que Menzel est revenu sur sa carrière et plus particulièrement sur Trains étroitement surveillés, son premier long-métrage récompensé par l'Oscar du Meilleur Film Étranger en 1968 et qui raconte l'histoire d'un jeune homme travaillant dans une gare qui ne parvient pas à satisfaire les avances d'une jeune femme à cause de sa timidité.

 

Avant tout, comment vous est venue l'envie de faire du cinéma ?

Il s'agit d'un jeu de hasard. Je n'ai jamais eu l'intention de faire du cinéma. Mon ambition première était de faire du théâtre mais quand je me suis présenté à l'examen d'une fac de théâtre pour faire de la mise en scène, je n'ai pas été pris, faute de talent. Il me restait un an avant d'être obligé de faire mon service militaire et j'ai trouvé du travail en tant qu'assistant d'assistant à la télévision. A l'époque, je sentais bien que la télévision était un média qui allait s'élargir et je me disais donc qu'ils auraient besoin d'employés. Je me suis donc inscrit à une fac de cinéma et à ma grande surprise, j'ai été admis. Au cours de mes six années d'études, j'ai donc appris la mise en scène. Une fois mes études finies, il ne me restait donc plus qu'à faire du cinéma puisque je n'avais rien appris au sujet de la télévision.

Trains étroitement surveillés, c'est votre premier long-métrage, votre premier succès et vous avez obtenu l'Oscar du Meilleur Film Étranger. Comment vous est venu le projet ?

A l'époque est apparu une étoile montante de la littérature tchèque, Bohumil Hrabal. Ses nouvelles venaient de paraître dans des revues et ça nous avait tous bouleversé. Certains de mes collègues cinéastes ont décidé de faire un film à sketchs adapté de ces récits et m'ont invité à y participer. Cela a donc donné Les Petites perles au fond de l'eau. Lorsque le film est sorti, on a jugé que la nouvelle que j'avais adapté était une réussite. On m'a donc montré le manuscrit de Trains étroitement surveillés et proposé de l'adapter et d'en écrire le scénario avec Bohumil Hrabal. C'est ainsi que le film est né.

Comment s'est passé la collaboration au scénario avec Hrabal ?

Ça s'est fait en une série de rencontres amicales où j'ai d'abord expliqué à Hrabal ce que j'avais appris sur comment adapter une œuvre littéraire et en faire un bon film. Il m'a écouté sagement, j'ai alors rédigé un traitement qu'il a adapté en réécrivant le livre en entier. Nous avons alors abouti à un scénario que l'on a pu tourner.

Ce qui est frappant dans le film, c'est qu'on y parle beaucoup de sexe. Vous n'avez pas eu de problèmes avec la censure ?

Il n'y a pas eu de problèmes particuliers sauf pour la scène des tampons (célèbre scène du film où le sous-chef de gare utilise des tampons pour marquer les fesses de sa collègue) où la nudité posait effectivement problème, elle était difficilement acceptable au cinéma. On m'a dit que cette scène pouvait choquer les travailleurs de la classe ouvrière et l'on m'a demandé de la couper. J'ai donc demandé à ce qu'on organise une projection pour eux et à la fin je leur ai demandé si la scène devait être maintenue. La réponse fut bien évidemment positive. C'est important de souligner que le terme de classe ouvrière était important à l'époque dans le contexte. Il y avait un slogan qui disait que la classe ouvrière était toute puissante dans l’État et au nom de cette classe ouvrière, on a fait énormément de cochonneries à l'époque.

Comment s'est passé le tournage de cette fameuse scène des tampons, encore très sensuelle aujourd'hui ?

Ça s'est très bien passé. Dans l'équipe, nous étions un peu nerveux, c'est vrai car nous n'étions pas habitué à tourner ce genre de choses. Mais l'actrice a pris ça de manière très raisonnable, n'a pas fait de comédie en exigeant que certains membres de l'équipe sortent et s'est simplement allongée sur le ventre. Pendant que nous filmions son derrière, elle lisait un livre.

Milos, le personnage principal du film incarné par Vaclav Neckar, dégage vraiment une certaine naïveté. Comment l'avez-vous trouvé ?

J'ai testé énormément de comédiens dans cette tranche d'âge jusqu'au jour où l'on m'a conseillé de prendre rendez-vous avec un chanteur pop qui en était à ses débuts. Dès que je l'ai rencontré, il m'a vite semblé que Vaclav était quelqu'un qui suscitait la compassion. Je savais tout de suite qu'il était idéal pour le rôle. C'était son premier film en tant qu'acteur et je crois que c'était bien.

Trains étroitement surveillés a été tourné en noir et blanc, était-ce un choix de votre part dès le départ ou avez-vous eu l'opportunité de le tourner en couleurs ?

C'est vrai qu'à l'époque, on commençait déjà à tourner en couleurs mais on a voulu faire le film en noir et blanc car on voulait coller au plus près à l'atmosphère du Protectorat de la période de la seconde guerre mondiale et je pense aussi que le noir et blanc est plus intéressant.

Au cours de votre carrière, vous avez souvent été amené à adapter Bohumil Hrabal, c'est venu naturellement pour vous ?

Je n'avais pas prévu de faire du Hrabal tout au long de ma carrière. J'ai fait d'autres films d'ailleurs après Trains étroitement surveillés mais lorsqu'un recueil de nouvelles de Hrabal est sorti et montrait à quel point les communistes étaient risibles, bêtes et cruels, Hrabal et moi nous sommes dits que c'était le moment idéal pour adapter ces nouvelles. C'est ainsi que se fit Alouettes, le fil à la patte (sorti en 1969).

Trains étroitement surveillés a reçu l'Oscar du Meilleur Film Étranger, vous n'avez jamais eu envie d'aller aux États-Unis faire des films ?

On m'a proposé des projets lors d'un séjour aux États-Unis mais j'avais déjà un projet en cours intitulé Une blonde émoustillante (qui ne sortira qu'en 1980). J'ai donc refusé pour ces raisons-là. On m'a alors proposé un contrat qui me permettait de faire ce film et de travailler avec eux par la suite mais je dois dire que je ne me sentais pas de me lancer dans une aventure comme celle-ci. Je n'avais pas l'ambition de travailler à Hollywood et ça ne s'est finalement jamais fait. Il faut dire aussi qu'après l'invasion soviétique de 1968 qui écrasa le Printemps de Prague, on m'a proposé de travailler aux États-Unis mais je ne voulais pas fuir mon pays alors qu'il était au plus mal.

Avec ce premier film, vous avez connu un véritable succès. Cela ne vous a pas mis de pression pour la suite de votre carrière ?

A vrai dire, j'ai échappé à ce poids et à cette pression car une fois que le pays a été envahi par les Russes, je n'ai plus eu l'autorisation de faire des films et je n'ai pas pu profiter de mon succès.

Comment se fait-il que vous n'ayez pas pu tourner de films pendant un moment ?

Il faut savoir que le régime bolchevique était raffiné. Il n'était écrit nulle part que je n'avais pas le droit de faire du cinéma mais ils faisaient tout pour que je ne puisse pas tourner de films. Il n'était pas possible de me faire licencier des studios, il n'y avait pas de raisons légales pour le faire mais tout a été fait pour que je ne puisse pas travailler. A chaque fois qu'une opportunité se présentait, on me l'enlevait en m'expliquant que je n'étais pas encore assez mûr politiquement, que je n'avais pas encore exprimé mon accord de façon suffisamment publique avec la nouvelle situation, c'est à dire l'occupation du pays par les armées russes. Il me faut ajouter que je n'étais pas le seul dans cette situation.

Comment avez-vous eu l'opportunité de tourner à nouveau ?

C'est une chose très étrange, on me proposait constamment des scénarios impossibles à adapter. D'ailleurs aucun film n'a vu le jour sur la base de ces scénarios, écrits de façon extrêmement primitive et complètement inintéressants. Les propositions que je pouvais recevoir de l'étranger étaient d'ailleurs bloquées d'office. Jusqu'au jour où j'ai reçu un texte entre les mains qui ne m'a pas satisfait. Je suis allé voir ses auteurs en leur demandant si ils iraient voir le film adapté de ce texte et ils m'ont répondu que non. J'ai apprécié leur franchise et décidé avec eux de retravailler le scénario et ce fut mon premier film après cette période d'interdiction. Je n'en pouvais plus, je voulais me remettre à travailler.

Tout à l'heure, vous disiez que vous aviez appris comment adapter une œuvre littéraire au cinéma de façon réussie, comment fait-on alors ?

La première chose, et la plus essentielle, est de comprendre l'esprit de l'auteur et de le connaître de fond en comble. Car adapter un livre au cinéma, il s'agit de transposer une œuvre et son esprit dans un autre média. Il est nécessaire de retravailler le texte car la prose n'est pas du drame. Lorsqu'on remplit ces critères, on peut alors commencer à rédiger le scénario et le rendre dramatique sur la base d'éléments du livre, si possible les plus importants, de façon à aboutir à une proposition finie. Par exemple, pour Trains étroitement surveillés, ce travail a été nécessaire car dans le livre, la chronologie est bouleversée. Je savais qu'à l'époque au cinéma, c'était un procédé difficile car le spectateur n'est pas aussi intelligent que le lecteur et il fallait donc réorganiser les choses. Mon premier souci était de rendre Hrabal accessible aux gens normaux. Je crois que c'est d'ailleurs un des devoirs du cinéma, de populariser la bonne littérature.

Pour ceux qui sont intéressés, Trains étroitement surveillés est ressorti en version restaurée depuis hier, l'occasion de découvrir un petit bijou du cinéma tchèque dont vous pourrez retrouver la critique ici.