L'équipe de Retro-HD avait rendez-vous, à l'occasion de la sortie prochaine du film Du Goudron et Des Plumes avec son réalisateur Pascal Rabate et son comédien Samy Bouajila, dans un très bel hôtel parisien, le Pavillon de la Reine, logé en plein cœur de la Place des Vosges. Un lieu chaleureux pour une rencontre agréable.

 

Il y a trois ans vous ouvriez Ni à Vendre, Ni à Louer par la voiturette conduite par Charles Schneider passant devant une usine où une banderole lorgnait « Non aux licenciements  ». Dans Du Goudron et des Plumes, il est aussi question de fermeture d’usine et de chômage notamment par le biais du personnage interprété par David Salles. Pourquoi ce fond social constant ?

Pascal Rabate: C’est une volonté de faire des films ancrés dans leur époque. Je pense qu’on est dans une société où il y a de la crise un peu partout, un fond d’apocalypse ouvrier, beaucoup de choses sont en train de muter, pas dans le bon sens malheureusement. Donc c’est vrai que ça me permet, pour ma part, d’inscrire mon récit dans une certaine réalité.

Après 20 ans de bandes dessinées, vous travaillez essentiellement pour le cinéma maintenant. Comment votre travail a-t-il évolué ?

PR: Je voulais faire de la bandes dessinées déjà adolescent. Quand je suis entré aux beaux arts, on m’a demandé d’arrêter, car le mouvement n’était pas en honneur de sainteté, considéré comme un média populaire, une sous-culture. Pendant 5 ans, j’ai fait de l’audiovisuel, des petits films en super 8 et en vidéo, et j’ai pris beaucoup de plaisir à raconter des histoires via ces supports. Puis je suis revenu à la bande dessinée naturellement et en 1994, j’ai fait un court-métrage parodique sur un chef décorateur travaillant sur un long-métrage et du coup j’ai choisi d’alterner les plaisirs. Je gagnais bien ma vie en faisant de la BD, mais je dépensais tout en faisant du cinéma. L’un nourrissait l’autre. C’est deux espaces très éloignés, le lecteur s’approprie totalement la littérature, il met son temps de lecture qui lui est propre. Que le film c’est de la vie moins assumée par les spectateurs. Quand je passe derrière la caméra, j’ai besoin de filmer ce que je vois dans le cadre, d’y associer des gens, de partager cette aventure. Dans la bande dessinée, on ne doit rien, contrairement au cinéma où c’est formidable, car on doit tout à tout le monde. J’ai besoin d’avoir ces deux équilibres pour avancer, de travers certes, mais d’avancer.

Au travers de vos trois films, l’approche visuelle respire la bande dessinée, par vos cadrages fixes et votre direction de jeu. Il y a un vrai jeu avec le spectateur que vous laissez contempler comme un lecteur...

PR: Moins avec celui-ci. Je n’aime pas avoir des habitudes, avoir des tics. Chaque projection doit avoir son énergie, son langage propre. Il y a des gens avec qui vous travaillez qui vous bousculent, et c’est vrai que j’ai souhaité m’approcher des acteurs sur ce film, de les suivre avec une caméra à l’épaule, de changer le montage avec des champs-contrechamps que je faisais très peu avant. Chaque projet doit avoir sa propre identité. Je suis là pour être bousculé et c’est ce que j’aime aussi, que l’on m’emmène vers des territoires plus vivant, plus riche. Ce film-là est moins dans le contrôle que ceux d’avant, plus dans l’art de l’échapper, dans le fait d’être dans l’accident.

Samy, comment s’est passée votre approche du rôle de ce père divorcé, pris dans un métier de menteur et seul dans sa vie ?

Samy Bouajila: Vous avez bien défini le personnage. Mais j’étais séduit par ce Christian, j’aime bien cet homme en errance. Il observe le système avec des idées un peu arrêtées ayant même certains à priori. Mais après il va se faire avoir, il va devoir mettre les mains dans le cambouis et allez vers les gens. C’est là où il va trouver la rédemption jusqu’à se faire rejeter, mais l’amour sera toujours là pour le soutenir avec sa fille. J’aime ça, c’est un peu comme une chanson de Charlélie Couture, on est dans la vie, il y a des beaux cadeaux et parfois des moins beaux, mais on est là, c’est le principal.

Mais il est un peu fatigué tout de même...

SB: Oui, mais c’est une belle fatigue.

Car il y a Isabelle Carré qui arrive comme un bol d’air, il reprend ensuite contact avec son père, puis son frère, malgré son accident...

Pascal Rabate: c’est quelqu’un qui est déjà en train de changer. Il se pose des questions sans forcément bouger. La première scène voit quelqu’un qui se force, agissant contre lui-même. Il faut faire du chiffre donc il le fait. Il n’est pas fier de ce qu’il est, et il ne souhaite pas transmettre cela, que l’on garde cette image de lui.

C’est inconsciemment qu’il est devenu ce qu’il est alors ?

PR: Non, c’est consciemment, mais contraint.

Après le Maine et Loire dans Les Petits Ruisseaux, Le Croisic dans Ni à Vendre, Ni à Louer, vous installez Du Goudron et Des Plumes à Montauban. Vous la décrivez comme une ville vide, décivilisé, voire presque morte...

PR: Ce n’est pas décivilisé. Les cités dortoirs sont des cités dortoirs. Vous avez des pavillons presque identiques, des petites maisons comme dans Mon Oncle de Jacques Tati, où un moment ça a été une perspective d’avenir. On pourrait pousser plus loin avec les travaux de Corbusier, qui croyait dans le social en dessinant les premiers HLM. Maintenant quand on y revient et que l’on regarde ce que c’est devenu 30 ans après, ça s’écroule un peu. C’est des zones de transit.

On en revient alors au thème du chômage, est-ce que ce n’est pas notre système actuel qui a fait tout cela ?

PR: Oui, évidemment, il y a une crise. Je n’ai pas de solutions bien sûr, j’ai juste un constat sur une société en dépression, après en effet quelles sont les solutions ? Il y a personnes qui en propose de concrètes, des cohérentes ou des intéressantes.

Depuis trois films, il y a une petite bande récurrente  : Daniel Prévost, Charles Schneider, Vincent Martin, David Salles. Vous écrivez les rôles en pensant à eux directement ou ils s’incorporent naturellement après l’écriture ?

Avec Charles, j’ai presque un contrat stipulant une place dans chaque film. Puis malgré moi, il squattera le plateau si je n’en trouve pas un. (rires)

C’est des rencontres humaines comme avec Joël Lefrançois qui joue dans Les Petits Ruisseaux, Vincent Martin dans les deux précédents ou Gustave Kervern dans les deux derniers, même si c’est des petits rôles voire apparitions. Ils viennent aider, proposer leurs talents pour faire le meilleur film possible en dépit de leurs petites tâches, et c’est très agréable de ressentir leurs soutiens.

 

Propos recueillis par Mathieu Le Berre (Un grand merci à Elsa Leeb).